A la lecture d’un article de l’ami Argoul, me sentant quelque peu visé et en désaccord profond avec le texte dans son ensemble, il m’a semblé bon de préciser un peu ma pensée. J’ai dit que je voterai Marine Le Pen le 7 mai prochain, ne serait-ce que par rejet de Macron, c’est-à-dire des idées de Macron et des siens. Mes motivations profondes sont d’ordre philosophique ; comme telles, elles dépassent largement le cadre de ce petit débat du pour ou contre Marine Le Pen ou Macron, deux personnages sommes toutes insignifiants.

Je me rends compte que ceux qui font le choix Macron, ou contre Le Pen, le font au nom d’une vision de la situation politique présente qui n’est pas du tout la mienne. Or il semble qu’un désaccord sur le diagnostic est bien plus important qu’un désaccord sur le remède. Je vais donc essayer d’exprimer ce que j’en pense en quelques mots, que j’espère les plus simples possibles. On me dit que j’utilise de « grands mots ». Peut-être. Mais qu’on me démontre alors que les problèmes de la France ne sont pas ceux que j’ai pointé et comme tels.

Je remarque que l’argumentaire opposé au mien ignore tout à fait cette dimension du problème que je m’apprête à brosser à grands traits. Cela me semble être le fait d’une pensée technicienne, selon laquelle les problèmes auxquels nous faisons face ne sont que des problèmes de « système » (manque de libéralisme, de socialisme, de représentativité, d’Etat, etc, rayez les mentions inutiles), ou de volonté pour mettre en pratique telle ou telle recette (relevant de tel diagnostic concernant le « système » ou tel de ses aspects), donc en définitive, des problèmes de pouvoir et de lois. Je pense que ce sont là des considérations tout à fait intéressantes en leur ordre, mais véritablement secondaires. Nos problèmes sont politiques, non pas économiques ni sociaux, au fond et en premier lieu. Penser autrement que ce que j’essaie d’exprimer dépend d’une compréhension des « choses politiques » selon laquelle celles-ci relèvent, disons, des « structures », elles-mêmes fondées sur autre chose que « les choses politiques » : l’économique, le social, bref, l’homme et ses activités. Bref c’est déjà ignorer le politique en tant que tel. Dans un tel paradigme, il n’est pas difficile de pouvoir ensuite ramener le choix qui se propose à nous à une simple question de cuisine, et de suggérer que Macron semble meilleur cuisinier que Le Pen. Mais justement, nos problèmes et leurs solutions ne sont pas des problèmes de cuisine. On me permettra cette apparente tautologie : nos problèmes politiques sont des problèmes politiques. Et je crains que le plus grand problème auquel nous avons à faire face est précisément celui qui consiste en ce que nous nous montrons quasi-incapables de penser de la sorte. On ne peut penser que lorsque je parle d’une progression vers la « dissolution » de la France, j’emploie « de grands mots » qu’au prix de l’ignorance du politique. Voilà pourquoi je ne crois pas du tout que l’élection  à venir d’Emmanuel Macron et des siens soit une bonne nouvelle, ni même un problème mineur car tout pas de plus vers le projet que portent leur « progressisme », me semble être un pas de plus vers le désastre, vers un désastre pour le politique en France, pour la vie politique française, pour la France.

Je m’explique. Nous vivons en France (et pas seulement), une crise de ce que l’on pourrait appeler la « démocratie libérale », je crois sans précédent comparable. Je crois que cette crise n’est que l’aspect le plus visible d’une crise plus profonde. Je dis que la « démocratie libérale » est aujourd’hui en crise parce qu’il n’en reste plus que la forme, et que son contenu n’est plus pensé. Et je crains qu’il s’en faut désormais de peu pour qu’à partir de là, ce contenu ne soit bientôt plus vécu.

La « démocratie libérale » n’est plus pensée, c’est-à-dire que la philosophie politique qui la soutient est morte et presque enterrée. D’où vient la « démocratie libérale », en effet ? De la philosophie politique de Rousseau, de John Locke, ou de Thomas Hobbes. Selon de telles pensées, l’homme est doué de « droits » « naturels », qui sont autant de raisons à nos « déclarations des droits de l’homme ». Mais encore, et toujours selon nos philosophes politiques modernes, la société civile se doit de se conformer à de tels droits, dans la constitution de son « système politique » et dans ses lois. On appelle communément « jusnaturalistes » de telles doctrines. Le « jusnaturalisme » n’est pas seulement constitutif de la « démocratie libérale », mais il en est le fondement réel : si de telles théories étaient erronées, les réalisations politiques qu’elles sous-tendent, ou celles qui ne peuvent se justifier qu’à se revendiquer de telles idées seraient tout à fait injustifiées, et partant, nous devrions sans doute nous en débarrasser au nom de la justice, du bien commun, ou plus brutalement, par pur nihilisme.

La « démocratie libérale » a encore des défenseurs : les « libéraux » (au sens français du terme), ou les « libéraux conservateurs » comme ils se plaisent à s’appeler eux-mêmes. Ses hommes n’en sont pas toujours conscients, si ce n’est les meilleurs d’entre eux, mais leur pensée en revient toujours à défendre ou à reproduire sur un plan idéologique les pensées proprement philosophiques des « pères fondateurs » de la « démocratie libérale ». Or il saute aux yeux que ces gens-là n’ont plus de représentation politique franche. La tendance « gaulliste » en France est la plus proche de ce courant de pensée. Mais De Gaulle n’est plus guère qu’un symbole dont on abuse. Aux primaires de la droite et du centre, les candidats Fillon et Juppé se sont accrochés sur la question de savoir si l’avortement était ou non un « droit fondamental ». C’était l’occasion de se rendre compte de ce que ni l’un ni l’autre ne savent ce qu’est un « droit fondamental », car au vu de ses acceptations modernes, un « droit fondamental » s’oppose à tout « droit dérivé », et signifie ou signale un « droit naturel ». Or il est évident que le droit à l’avortement ne peut être qu’un « droit dérivé », et certainement pas un « droit naturel », puisqu’il est le fruit de la convention. Nos deux candidats prenaient donc le qualificatif « fondamental » en son sens commun, sans quoi il faudrait admettre qu’ils se posaient une question qu’un étudiant de première année de licence de philosophie n’aurait même pas à se poser. C’est peut-être un détail, mais il est tout à fait significatif : nous ne comprenons plus rien à la philosophie politique moderne qui soutient nos institutions politiques, ou nous nous montrons incapables de penser notre situation politique. La crise de la « démocratie libérale » dont je parle ne consiste en rien d’autre que cela en premier lieu : en l’incompétence intellectuelle de nos élites politiques, pour ne rien dire de celle de nos journalistes (les terribles « faiseurs d’opinion »), en notre incompétence intellectuelle à nous en tant que nation, dans le domaine des « choses politiques ».

La « démocratie libérale » est en crise parce que nous vivons – et de plus en plus – de l’idée selon laquelle tout est construit, que les « choses humaines » sont tout à fait humaines et rien de plus, voire parce que nous vivons plus franchement de l’idée que « l’homme est la mesure de toutes choses ». Si tout est construit, il n’y a pas de « droits naturels », il n’y a même pas de « droit naturel », il n’y a que des constructions humaines, relatives à l’histoire. Et on ne voit pas pourquoi on défendrait celle-ci plutôt que celle-là. Nous sommes tous devenus « droit-de-l’hommistes », sans n’avoir plus même la capacité de justifier notre recours aux « droits de l’homme ». Nous sommes peut-être encore « droit de l’hommistes », mais plus encore, nous respirons le nihilisme ambiant. Et encore : si tout est construit, nos communautés politiques, la vie politique elle-même est tout à fait conventionnelle, tout à fait humaine. On ne pourra plus dire comme Aristote que « l’homme est un animal politique », ou que l’homme vit en communauté politique par nature, ou que la vie politique est naturelle. Notre « droit-de-l’hommisme » se distinguera alors tout à fait de notre « civisme ». Nous nous révélons donc incapables de penser le politique à mesure de notre « droit-de-l’hommisme ». La crise de la « démocratie libérale », qui est au fond une crise de la « philosophie politique moderne » est aussi bien la mort de la « philosophie politique » tout court (soit déjà, cette philosophie qui a pour objet le politique en tant que tel). C’est pourquoi nous participons tous de sa mise à mort : parce que le pire ennemi de la philosophie politique moderne est elle-même, parce que sa mortalité habite la « démocratie libérale ». C’est la philosophie politique moderne elle-même en effet, qui en deçà de son « jusnaturalisme », nous a appris à séparer entre le « naturel » et le « politique », et qui a permis d’introniser l’histoire en tant que fondement des « choses humaines ».

Qu’est-ce donc que le « naturel », dans l’esprit de la philosophie politique moderne ? C’est, dans le domaine des « choses humaines », l’individuel. Qu’est-ce que l’individuel, dès-lors ? C’est ce qui est ou relève de « l’homme en tant qu’homme », du concept d’homme ; c’est l’identité de l’homme, conçue abstraction faite de tout ce qui n’en relève pas ou n’est pas elle-même ; pratiquement parlant, c’est une « unité isolée ». De là vient donc que nous sommes alors, dans un tel paradigme, de penser le politique : l’individuel ainsi conçu exclut de penser les relations, donc le bien commun, la justice. La seule justice concevable dans ce paradigme-là, est celle qui protège les « droits » de l’individu en tant que tel. La crise de la « démocratie libérale » est, en définitive, le conflit entre ce mode de pensée et le politique lui-même. C’est un conflit entre une forme politique soustraite du contenu dont cette forme est la forme et ce contenu lui-même. [Voyez ici, pour des formulations plus simples, et un article de belle facture]

Expulsé de notre pensée et de nos institutions, le politique prend sa revanche sous la forme de la politique. Qu’est-ce que la politique ? Une pure technique : ce qui, dans le domaine des « choses politiques », s’oppose au naturel, ou du moins, s’en contre-distingue. Car la politique ainsi conçue n’a plus de rapport avec le naturel, mais plutôt avec les « choses humaines », et encore, elle n’a de rapport avec les « choses humaines » qu’en tant que celles-ci sont pensées comme relevant de l’individuel. La politique comme pratique, se déploie donc dans l’ignorance du politique, c’est-à-dire des choses à la fois pleinement humaines et tout à fait naturelles. C’est pourquoi son but ne peut plus être de « faire bien l’homme », selon la formule de Montaigne, mais plutôt de « transformer le monde ». Elle est un travail dénaturant, en toute rigueur de termes.

La politique est désormais omniprésente. Tout se politise dans les « choses humaines ». Les moindres recoins des « choses humaines », de la vie des hommes concrets sont compris comme relevant de la loi civile, devraient être légalisés ou interdits (quoi de plus symptomatique à cet égard que l’expression si entendue de nos jours, de « vide juridique » ?). La politique a vocation universelle. L’homme contemporain gagné aux idées nées dans les décombres de la philosophie politique moderne rêve d’institutions politiques de rang mondial, il désire que le monde en tant que tel soit politisé : il travaille à l’édification d’un véritable cosmopolitisme.

Bien évidemment, un tel idéal si contemporain et si proche de devenir réalité est la mise en bière de la « démocratie libérale ». Car celle-ci vivait encore du politique, de la naturalité ou du réel concret de la vie politique, de la naturalité de ses formes, dans leur diversité elle-même naturelle. Si cet idéal était réalisé, il faudrait dire que la vie politique, le politique, ont pris fin. Car précisément, la multiplicité des communautés politiques est naturelle, ou si l’on préfère, la vie politique est naturellement diverse. L’unité par la réalisation du cosmopolitisme ne peut être que le triomphe de la politique sur le politique, qui serait enfin réduit à néant. Celui-ci réduit à néant, quelle « démocratie libérale » nous resterait-il ? Celle-ci n’est-elle pas nécessairement une forme politique propre à une communauté politique ? Il n’en resterait que l’idée. Une idée, qui elle, peut toujours durer, bien moins fragile qu’elle est qu’une forme. Que reste-t-il de la « démocratie libérale » dans la construction politique qu’est l’Union Européenne, par exemple ? Que peut-il en rester ? Et puis surtout, la réalisation d’un tel projet est la mise à mort de la philosophie politique, si celle-ci est bien une philosophie qui a le politique pour objet. Et dans la mesure où la philosophie est politique, dans la mesure où la philosophie naît de la confrontation des opinions, et non pas d’un consensus religieux sur la Justice et sur le Bien, hic et nunc, je vous laisse vous faire une idée des conclusions qui s’imposent quant à l’avenir de la philosophie dans un monde où la politique aurait tout à fait triomphé.

Il n’est pas trop tard pour surmonter la crise de la « démocratie libérale ». Il n’est pas trop tard pour penser le politique. Il est toujours temps de résister au règne tyrannique de la politique. Il suffit pour cela, déjà, de relire intelligemment les maitres à penser de la philosophie politique moderne. C’est-à-dire, de les lire avec la distance nécessaire à la liberté intellectuelle. C’est, là-encore, dire qu’il faut les lire en les mesurant à l’aune de ce qui est. Ce-faire, c’est penser selon le mode de la philosophie « classique » : c’est avancer vers la vérité et le bien en se servant des opinions et en particulier des opinions des plus grands penseurs connus, en gardant à l’esprit que c’est l’être qui est la mesure de la vérité et du bien. Ce sont là des actions intellectuelles, mais en l’occurrence et sous cet aspect, elles ne sont qu’autant de moyens en vue d’une fin, celle de la pratique d’une bonne politique, d’une politique qui vise le bien commun. Ne serait-ce pas dans de telles conditions que l’expression de « démocratie libérale » prendrait enfin un sens véritablement noble ? Car agir politiquement de la sorte, n’est-ce pas vers cela précisément, que toute forme politique tend, par nature ? Il y a une alternative intellectuelle et pratique au totalitarisme mondialisé qui vient, et c’est la philosophie et la science politique « classique ».

Il paraît que penser de la sorte ferait de moi un « fasciste » ou pire. Je déments formellement. Je crois au contraire que le « fascisme » est du côté de ceux qui ignorent le politique, que c’est cette ignorance qui fait le lit du totalitarisme qui est déjà à l’œuvre, ou la victoire complète, de la politique, si cela est possible. Et je crois trop bien savoir que la « démocratie libérale » est bien trop faible pour nous éviter ces tragiques conséquences qui lui sont d’ailleurs propres.

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