[Vu que quelques lecteurs m’ont fait part de leur perplexité et que la page A propos n’est pas elle-même dénuée d’ambiguïté, il peut être judicieux de préciser ce dont il est question sur ce blog, avant de conseiller la lecture des articles ainsi ordonnés , pour ceux qui découvrent ces lieux].

1- La plupart des articles publiés ici se laisseraient aisément ranger dans la catégorie de la « philosophie politique ». Cependant, il est aussi évident qu’ils débordent largement ce thème en un sens restreint de l’expression, ne serait-ce que parce qu’ils abordent aussi des sujets « métaphysiques ». Il n’y a qu’une bonne façon de comprendre l’ordre qui les anime du point de vue de leur auteur : tous relèvent de réflexions sur un thème unique, que l’on pourrait formuler comme le problème de la destinée humaine.

2-  La formulation même de ce thème invite clairement le lecteur à considérer que l’auteur de ces articles propose une pensée très largement inspirée d’Aristote. Parler de destinée humaine en effet, c’est considérer les fins de l’homme en tant que tel et des « choses humaines », pour reprendre cette formule socratique. Cependant, une chose est de penser « en accord » avec Aristote, et autre chose est d’être aristotélicien purement et simplement. Il n’aura pas échappé au lecteur ayant quelque connaissance en ces matières, que les opinions d’Aristote et les opinions de l’auteur de ces articles sont loin d’être parfaitement identiques, et sur des sujets de la plus haute importance. C’est que l’auteur n’essaie même pas de se conformer à Aristote, mais à ce qu’il pense qui doit être tenu pour vrai. Il se trouve simplement qu’au fil de son en-quête, il s’est trouvé être en accord avec Aristote sur bien des points, ou pour mieux le dire, il s’est trouvé en accord avec Aristote fondamentalement.

3- Pourtant, il n’est que peu question d’Aristote dans ces écrits, mais plutôt de philosophie dite « classique ». C’est qu’à bien des égards, l’auteur voit dans l’aristotélisme un représentant -même le plus éminent- d’une tendance philosophique plus ancienne et plus jeune à la fois, qui se laisse d’abord distinguer comme non-moderne, et encore, comme « réaliste », et enfin, comme celle qui « part » de ce qui est ou de la nature. Une telle présentation des choses en revient à rapprocher considérablement les « Anciens » et les « Médiévaux » (arabes et latins), tout en les distinguant des « Modernes » et des « contemporains », et encore, à rapprocher les « Anciens » les uns des autres (en particulier, Platon et Aristote, mais encore, Parménide et eux). Un tel rapprochement s’effectue par un point de vue historique, mais il demande alors une justification historique conséquente. De cette justification, il n’est donné ici qu’un fragment important : celui qui permet de rapprocher ces auteurs en raison de ce que « la modernité » a réellement pris leur contrepied, par son « idéalisme » constitutif (qu’il s’agisse de la philosophie politique moderne ou du courant cartésien). Une justification plus élaborée, et bien plus nuancée et tout à fait possible, et même nécessaire, mais elle demanderait beaucoup de travail et d’un haut degré de complexité, formant une oeuvre auquel le format d’un blog sied encore moins qu’il ne sied aux articles qui s’y proposent.

4- Par ailleurs, une telle justification ne peut se faire sur le seul terrain historique, ou à considérer que de pratiquer ce terrain nous dispense de faire de la philosophie. Disons-le simplement : on ne peut faire de l’histoire de la philosophie  qu’à faire de la philosophie. Nous espérons donc ici faire oeuvre de commentateur plutôt que d’enregistrer des données historiques. Dans une large mesure, la compréhension des rapprochements ou des distanciations présentées ou tacitement exprimées ici n’est possible qu’à comprendre les oppositions les plus profondes entre les auteurs que nous commentons, ce qui exige un effort répété pour les comprendre comme ils se comprenaient eux-mêmes en premier lieu. Là encore, un tel effort demande un travail et une oeuvre telle qu’elle ne pourrait être publiée ici. Nous devons donc à défaut de nous en remettre à « l’opinion commune » des historiens de la philosophie, nous contenter de suggestions importantes et de quelques clarifications essentielles, nous laissant et à notre lecteur, le soin de compléter ce qui manque à l’affaire. Si du moins nous nous sommes mis sur la bonne route en ces matières, c’est ici tout ce qui compte.

5- Et encore, nous n’abordons les auteurs dont nous parlons ou que nous commentons qu’à l’occasion d’une enquête proprement philosophique, et d’une enquête portant fondamentalement sur le thème de la destinée humaine. Sommes toutes, nous réactivons la question que Socrate pose à Phèdre dans l’oeuvre éponyme de Platon : « D’où viens-tu et où vas-tu ? ». L’importance de cette question n’est guère discutable une fois qu’on l’a posée, ou qu’on en a entendu parler ; en revanche, sa primordialité l’est. Nous pouvons à ce sujet, affirmer que notre point de vue est véritablement philosophique. A défaut de pouvoir clarifier en peu de mots ce que nous devons dire et ce qu’il faut entendre par-là, nous pouvons au moins comparer avec ce qu’en penserait un homme qui pense que Dieu nous a ordonné de suivre une Loi, Sa Loi : ce qui est primordial est alors l’application de cette Loi, et non pas la question de savoir qu’elle est notre destinée. Disons-le simplement, notre interrogation, telle quelle, implique de se poser la question d’une loi divine, en dernier lieu. (Cela revient à dire que nous ne nous croyons pas du tout dispensés par-là d’examiner les opinions qui ont cours dans telle ou telle tradition religieuse, bien au contraire ; nous désirons les connaître, les comprendre et reconnaître la vérité ou l’erreur qui s’y trouverait. Mais il nous est tout à fait impossible par notre questionnement, de nous soumettre à une quelconque tradition religieuse. Il nous est en revanche possible et même nécessaire de nous demander lesquelles sont acceptables, et dans quelle mesure, ou de nous approcher de dire laquelle nous semble qui pourrait être tenue pour vraie). Il est assez facile, quoiqu’il en soit, de deviner ce que l’auteur de ces pages en pense lui-même, mais parce qu’il ne souhaite ici ne parler qu’en philosophie, il se dispense d’en faire étalage.

6- Il est proposé au fil des articles publiés ici, une défense de la philosophie « classique » sur des points fondamentaux (et de certaines thèses bien plus « personnelles » ou particulières, qui peuvent trouver à s’y fonder ou même qui y sont fondées, mais point nécessairement, ou dont certaines n’appartiennent qu’à un auteur ou à un autre, et non pas à l’ensemble des représentants de ce que nous appelons la philosophie « classique »; prenons un exemple : nous défendons la thèse de la création du monde ex nihilo, contre Aristote, et en usant de la pensée de Thomas d’Aquin : nous ne pouvons donc pas ignorer les différences profondes entre les représentants de la philosophie « classique ». Et encore, notre thèse si elle répète celle de Thomas d’Aquin ne se laisse pas si facilement rabattre sur la sienne, s’il est vrai qu’elle est produite chez nous dans un esprit et un contexte différent de celui qui l’animait lui). Il est donc (et surtout) proposé une critique de la philosophie moderne, et plus profondément, de « la modernité ». Nous discutons  beaucoup d’auteurs modernes : Hobbes, Locke, Rousseau, Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant. Cependant, il est aussi question des auteurs contemporains : Hegel, Nietzsche, et Heidegger. Nous précisons bien souvent, à chaque fois que nous l’estimons nécessaire, et en fonction du point de vue qui est le nôtre lorsque nous abordons la pensée de ces auteurs, quelles sont les différences significatives entre eux. Il importe de préciser ici que la forme que notre interrogation donne à notre travail nous impose de nous battre en dernier ressort avec l’historicisme, ensemble d’opinions qui en reviennent à la dissolution de la question telle que nous nous la posons. Cependant, un auteur réfléchi pense un tel conflit dès le départ, plutôt qu’au fil de sa plume. C’est pourquoi nous demandons à notre lecteur de bien vouloir considérer que notre adversaire principal est la pensée de Heidegger. A l’aune d’une telle compréhension, bien des concepts que nous utilisons, ou des jugements et des formulations ambigus et troublants prennent tout leur sens.

C’est pourquoi nous parlons tant du problème de la loi naturelle : en tant que ce problème cor-respond au problème de la destinée humaine comme à sa solution théorique et pratique, il est au coeur de notre interrogation. En tant qu’à ce sujet se fait jour la différence la plus importante selon nous, entre la philosophie politique moderne et la philosophie « classique », il est particulièrement important de saisir comment les thèses attenantes à l’expression de  « loi naturelle » ont été pensées dans l’histoire de la philosophie occidentale.

7- Prenons un des concepts portés dans bien des jugements que nous formulons, celui de nihilisme. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’un tel terme est ambigu. Il pourrait prendre le sens qu’il revêt chez Nietzsche, ou chez Heidegger. Mais nous ne manquons pas de signaler que nous l’employons en un sens différent, et d’une manière qui l’accorde à ce que nous croyons devoir tenir comme vrai. Maintenant, nous le prenons nous-mêmes en plusieurs sens. En un sens général, d’abord : ignorance de la destinée humaine. En un sens qui précise ce premier : ignorance des fins (et des fins de l’homme), ou ignorance de « la finalité » à l’oeuvre dans le tout (et donc : ignorance de la loi naturelle comme expression de la destinée humaine). En un sens plus profond, encore : ignorance de ce qui est, ou de la nature. Enfin, nous lui donnons ce sens ultime d’ ignorance de l’être de ce qui est, et de l’Etre Lui-Même. De telles variations de sens n’ont elles-mêmes de sens que du point de vue de ce qui fait leur unité, dans la pensée qui les convoque. Par ailleurs, ces variations correspondent rigoureusement à des niveaux de réflexion aussi bien qu’à des domaines d’enquête (ainsi, du point de vue des « choses humaines », on parlera plus volontiers de nihilisme aux sens 1 et 2, au-delà ou « après cela », en « métaphysique » ou « philosophie première » on en parlera plutôt aux sens 3 puis 4). Le lecteur est donc prié de se servir des détails qu’il aura pu remarquer pour s’avancer vers une meilleure compréhension de ce qui est dit. Il y a de ces manques de clarté qui sont nécessaires pour que le regard puisse s’adapter à ce qui lui est donné à voir ; le plus souvent, c’est notre regard qui manque à la lumière, plutôt que la lumière qui manque à notre regard.

8- Pour en revenir à des considérations plus triviales, en critiquant la philosophie moderne, et tout particulièrement, la philosophie politique moderne, nous sommes conduits nécessairement à critiquer les idéaux et projets politiques qui en sont nés, dont certains ont été analysés comme relevant de l’idéo-logie (et toute idéo-logie étant, sinon historiquement, du moins essentiellement, une vulgarisation de thèses philosophiques). Le lecteur aura donc remarqué que nous nous dressons contre « le progressisme », en premier lieu, contre des « idéologies » telles que le droit-de-l’hommisme contemporain et le cosmopolitisme son compère, ensuite. Sans doute, on pourrait dire que l’auteur de telles critiques ou d’une telle opposition à l’esprit du monde contemporain est un « conservateur », ou encore, notant plutôt qu’il s’oppose à tout « collectivisme » qu’il est « libéral ». D’ailleurs, l’auteur lui-même n’a pas dédaigné de se présenter comme un « libéral-conservateur ». Mais il préfère encore se qualifier et qualifier sa pensée proprement politique de « réactionnaire ». On sera donc bien inspiré de respecter ces indications, et de comprendre le sens de notre « libéral-conservatisme » en fonction du caractère « classique » dont nous pensons pouvoir revêtir notre pensée. Nous ne sommes pas plus « conservateur » de tout et n’importe quoi que « libéral » au sens où John Locke pourrait être qualifié de « libéral ». Quant à remarquer qu’il est évident que nous préférons un régime « libéral » à un régime franchement tyrannique ou « collectiviste », cela ne permet pas de dire que nous soyons enthousiasmé par l’idéal ou le projet « libéral » outre mesure. Par ailleurs, il est bien clair à l’examen de notre critique de la philosophie de John Locke que nous ne laissons pas la moindre place dans notre pensée propre pour un quelconque « libéralisme » au sens moderne ni contemporain de ce terme. Le seul « libéralisme » dont nous nous revendiquons est celui qui se bat contre tout « collectivisme » brutal ou raffiné, et ultimement, ce que nous pourrions appeler le « libéralisme antique », celui qui se laisserait saisir à partir de la philosophie politique « classique ». En outre, le seul « conservatisme » qui nous semble en valoir la peine est celui qui s’oppose au « progressisme », et ultimement, à l’historicisme vulgaire que suppose tout « progressisme ». Il est donc bienvenu de penser que nous sommes réactionnaire, tout simplement, et « conservateur » de la philosophie politique « classique ».

9- Ceci étant compris, il devient bien plus clair que nous poursuivons ici trois buts. Le premier et le plus important est la transmission de la philosophie « classique » (transmission qui ne signifie pas répétition, ni que l’on demande au lecteur de la suivre aveuglément, bien au contraire). Le deuxième est de donner une compréhension de notre situation présente, nous français, européens, ou encore, hommes vivants dans un monde « européanisé ». Tout particulièrement, de notre situation intellectuelle, mais encore, de notre situation politique. Enfin, nous avons pour ambition de proposer quelques clefs pour améliorer cette situation intellectuelle et politique présente. En ce sens, compte tenu de la pluralité de notre but, ou devrions-nous dire, de cette fin qui est la nôtre,  l’ensemble de notre oeuvre relève d’une véritable philosophie politique, de cette philosophie politique qui nous manque tant aujourd’hui.

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