sartre

Ne ferait-on pas mieux de laisser les mauvais textes inconnus ? Par éducation, c’est-à-dire, en vertu du sens de la beauté qui devrait nous animer, ne conviendrait-il pas de garder le silence à propos des doctrines les moins belles, à propos des opinions les plus vulgaires ? En un mot, celui qui s’essaie à la philosophie politique ne ferait-il pas mieux de faire preuve de pudeur, et dans son expression publique tout particulièrement ? Mais il se trouve que le texte que nous allons commenter cette fois-ci est déjà public, et que les opinions qui y sont exprimées sont déjà par trop imprimées au cœur des hommes qui composent la communauté politique dont nous souhaitons (peut-être trop ardemment) le bien. Or nous sommes contraints d’agir en fonction des circonstances, non parce que toute « fin » justifie n’importe quel « moyen », mais en raison de ce que notre fin, et les particularités dans lesquelles cette fin se manifeste à nous exige que nous opérions de la sorte. Nous allons donc livrer ici au lecteur quelques réflexions sur le trop fameux texte de Sartre, L’existentialisme est un humanisme. Et nous allons nous livrer à cette tâche d’une manière qui convient à la bonté dont nous souhaitons faire preuve, c’est-à-dire, ironiquement : en tenant compte du caractère vulgaire de ce texte et des opinions qu’il exprime, tout en le traitant comme s’il s’agissait d’un beau texte et d’opinions subtiles. Si le triomphe de l’existentialisme contemporain au cœur de notre civilisation est un véritable drame, ce n’est pas dire que nous devrions nous résigner à le traiter tragiquement. En le traitant ironiquement, nous traiterons de l’existentialisme sartrien de manière comique. Et ce faisant, nous ne mettrons pas tant en évidence la laideur de ce texte que la beauté du vrai, ou nous ne mettrons en évidence la laideur de ce texte que par contraste avec la beauté du vrai. Telle est précisément l’exigence de pudeur qui est la nôtre : on ne peut éviter d’exposer la laideur par elle-même qu’à s’attacher fermement à vivre de belle manière, de tout cœur.

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« Ce qu’ils [Les existentialistes chrétiens et athées – dont Heidegger (sic)] ont en commun, c’est simplement le fait qu’ils estiment que l’existence précède l’essence, ou, si vous voulez, qu’il faut partir de la subjectivité. Que faut-il au juste entendre par là ? Lorsqu’on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s’est inspiré d’un concept ; il s’est référé au concept de coupe-papier, et également à une technique de production préalable qui fait partie du concept, et qui est au fond une recette. Ainsi, le coupe-papier est à la fois un objet qui se produit d’une certaine manière et qui, d’autre part, a une utilité définie, et on ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l’objet va servir. Nous dirons donc que, pour le coupe-papier, l’essence – c’est-à-dire l’ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir – précède l’existence ; et ainsi la présence, en face de moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. Nous avons donc là une vision technique du monde, dans laquelle on peut dire que la production précède l’existence.

Lorsque nous concevons un Dieu créateur, ce Dieu est assimilé la plupart du temps à un artisan supérieur ; et quelle que soit la doctrine que nous considérions, qu’il s’agisse d’une doctrine comme celle de Descartes ou de la doctrine de Leibniz, nous admettons toujours que la volonté suit plus ou moins l’entendement ou, tout au moins, l’accompagne, et que Dieu, lorsqu’il crée, sait précisément ce qu’il crée. Ainsi, le concept d’homme, dans l’esprit de Dieu, est assimilable au concept de coupe-papier dans l’esprit de l’industriel ; et Dieu produit l’homme suivant des techniques et une conception, exactement comme l’artisan fabrique un coupe-papier suivant une définition et une technique. Ainsi l’homme individuel réalise un certain concept qui est dans l’entendement divin. Au XVIIIe siècle, dans l’athéisme des philosophes, la notion de Dieu est supprimée, mais non pas pour autant l’idée que l’essence précède l’existence. Cette idée, nous la retrouvons un peu partout : nous la retrouvons chez Diderot, chez Voltaire, et même chez Kant. L’homme est possesseur d’une nature humaine ; cette nature humaine, qui est le concept humain, se retrouve chez tous les hommes, ce qui signifie que chaque homme est un exemple particulier d’un concept universel, l’homme ; chez Kant, il résulte de cette universalité que l’homme des bois, l’homme de la nature, comme le bourgeois sont astreints à la même définition et possèdent les mêmes qualités de base. Ainsi, là encore, l’essence d’homme précède cette existence historique que nous rencontrons dans la nature.

L’existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme. C’est aussi ce qu’on appelle la subjectivité, et que l’on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l’homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table ? Car nous voulons dire que l’homme existe d’abord, c’est-à-dire que l’homme est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir. L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n’existe préalablement à ce projet ; rien n’est au ciel intelligible, et l’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être. Non pas ce qu’il voudra être. Car ce que nous entendons ordinairement par vouloir, c’est une décision consciente, et qui est pour la plupart d’entre nous postérieure à ce qu’il s’est fait lui-même. Je peux vouloir adhérer à un parti, écrire un livre, me marier, tout cela n’est qu’une manifestation d’un choix plus originel, plus spontané que ce qu’on appelle volonté. Mais si vraiment l’existence précède l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il est. Ainsi, la première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et, quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes. Il y a deux sens au mot subjectivisme, et nos adversaires jouent sur ces deux sens. Subjectivisme veut dire d’une part choix du sujet individuel par lui-même, et, d’autre part, impossibilité pour l’homme de dépasser la subjectivité humaine. C’est le second sens qui est le sens profond de l’existentialisme. Quand nous disons que l’homme se choisit, nous entendons que chacun d’entre nous se choisit, mais par là nous voulons dire aussi qu’en se choisissant il choisit tous les hommes. En effet, il n’est pas un de nos actes qui, en créant l’homme que nous voulons être, ne crée en même temps une image de l’homme tel que nous estimons qu’il doit être. Choisir d’être ceci ou cela, c’est affirmer en même temps la valeur de ce que nous choisissons, car nous ne pouvons jamais choisir le mal ; ce que nous choisissons, c’est toujours le bien, et rien ne peut être bon pour nous sans l’être pour tous. Si l’existence, d’autre part, précède l’essence et que nous voulions exister en même temps que nous façonnons notre image, cette image est valable pour tous et pour notre époque tout entière. Ainsi, notre responsabilité est beaucoup plus grande que nous ne pourrions le supposer, car elle engage l’humanité entière. Si je suis ouvrier, et si je choisis d’adhérer à un syndicat chrétien plutôt que d’être communiste, si, par cette adhésion, je veux indiquer que la résignation est au fond la solution qui convient à l’homme, que le royaume de l’homme n’est pas sur la terre, je n’engage pas seulement mon cas : je veux être résigné pour tous, par conséquent ma démarche a engagé l’humanité tout entière. Et si je veux, fait plus individuel, me marier, avoir des enfants, même si ce mariage dépend uniquement de ma situation, ou de ma passion, ou de mon désir, par là j’engage non seulement moi-même, mais l’humanité tout entière sur la voie de la monogamie. Ainsi je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l’homme que je choisis ; en me choisissant, je choisis l’homme. […]

Et lorsqu’on parle de délaissement, expression chère à Heidegger, nous voulons dire seulement que Dieu n’existe pas, et qu’il faut en tirer jusqu’au bout les conséquences. L’existentialiste est très opposé à un certain type de morale laïque qui voudrait supprimer Dieu avec le moins de frais possible. Lorsque, vers 1880, des professeurs français essayèrent de constituer une morale laïque, ils dirent à peu près ceci : Dieu est une hypothèse inutile et coûteuse, nous la supprimons, mais il est nécessaire cependant, pour qu’il y ait une morale, une société, un monde policé, que certaines valeurs soient prises au sérieux et considérées comme existant a priori ; il faut qu’il soit obligatoire a priori d’être honnête, de ne pas mentir, de ne pas battre sa femme, de faire des enfants, etc., etc… Nous allons donc faire un petit travail qui permettra de montrer que ces valeurs existent tout de même, inscrites dans un ciel intelligible, bien que, par ailleurs, Dieu n’existe pas. Autrement dit, et c’est, je crois, la tendance de tout ce qu’on appelle en France le radicalisme, rien ne sera changé si Dieu n’existe pas ; nous retrouverons les mêmes normes d’honnêteté, de progrès, d’humanisme, et nous aurons fait de Dieu une hypothèse périmée qui mourra tranquillement et d’elle-même. L’existentialiste, au contraire, pense qu’il est très gênant que Dieu n’existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible ; il ne peut plus y avoir de bien a priori, puisqu’il n’y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser ; il n’est écrit nulle part que le bien existe, qu’il faut être honnête, qu’il ne faut pas mentir, puisque précisément nous sommes sur un plan où il y a seulement des hommes. Dostoïevsky avait écrit : “Si Dieu n’existait pas, tout serait permis.” C’est là le point de départ de l’existentialisme. En effet, tout est permis si Dieu n’existe pas, et par conséquent l’homme est délaissé, parce qu’il ne trouve ni en lui, ni hors de lui une possibilité de s’accrocher. Il ne trouve d’abord pas d’excuses. Si, en effet, l’existence précède l’essence, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée ; autrement dit, il n’y a pas de déterminisme, l’homme est libre, l’homme est liberté. Si, d’autre part, Dieu n’existe pas, nous ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des ordres qui légitimeront notre conduite. Ainsi, nous n’avons ni derrière nous, ni devant nous, dans le domaine numineux des valeurs, des justifications ou des excuses. Nous sommes seuls, sans excuses. C’est ce que j’exprimerai en disant que l’homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu’une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu’il fait. L’existentialiste ne croit pas à la puissance de la passion. Il ne pensera jamais qu’une belle passion est un torrent dévastateur qui conduit fatalement l’homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse. Il pense que l’homme est responsable de sa passion. […]

En outre, s’il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition. Ce n’est pas par hasard que les penseurs d’aujourd’hui parlent plus volontiers de la condition de l’homme que de sa nature. […]

Mais il y a un autre sens de l’humanisme, qui signifie au fond ceci : l’homme est constamment hors de lui-même, c’est en se projetant et en se perdant hors de lui qu’il fait exister l’homme et, d’autre part, c’est en poursuivant des buts transcendants qu’il peut exister ; l’homme étant ce dépassement et ne saisissant les objets que par rapport à ce dépassement, est au cœur, au centre de ce dépassement. Il n’y a pas d’autre univers qu’un univers humain, l’univers de la subjectivité humaine. Cette liaison de la transcendance, comme constitutive de l’homme – non pas au sens où Dieu est transcendant, mais au sens de dépassement -, et de la subjectivité, au sens où l’homme n’est pas enfermé en lui-même mais présent toujours dans un univers humain, c’est ce que nous appelons l’humanisme existentialiste. Humanisme, parce que nous rappelons à l’homme qu’il n’y a d’autre législateur que lui-même, et que c’est dans le délaissement qu’il décidera de lui-même ; et parce que nous montrons que ça n’est pas en se retournant vers lui, mais toujours en cherchant hors de lui un but qui est telle libération, telle réalisation particulière, que l’homme se réalisera précisément comme humain.

On voit, d’après ces quelques réflexions, que rien n’est plus injuste que les objections qu’on nous fait. L’existentialisme n’est pas autre chose qu’un effort pour tirer toutes les conséquences d’une position athée cohérente. Il ne cherche pas du tout à plonger l’homme dans le désespoir. Mais si l’on appelle comme les chrétiens, désespoir, toute attitude d’incroyance, il part du désespoir originel.

L’existentialisme n’est pas tellement un athéisme au sens où il s’épuiserait à démontrer que Dieu n’existe pas. Il déclare plutôt : même si Dieu existait, ça ne changerait rien ; voilà notre point de vue. Non pas que nous croyions que Dieu existe, mais nous pensons que le problème n’est pas celui de son existence ; il faut que l’homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même, fût-ce une preuve valable de l’existence de Dieu. En ce sens, l’existentialisme est un optimisme, une doctrine d’action, et c’est seulement par mauvaise foi que, confondant leur propre désespoir avec le nôtre, les chrétiens peuvent nous appeler désespérés. »

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Pourquoi ne commencerait-on par la fin ? Sartre nous dit que pour l’existentialisme, la question de l’existence ou non de Dieu n’importe pas, ou qu’il lui est tout à fait indifférent que Dieu existe ou non. Il veut dire que la « condition humaine » n’en serait pas changée, que Dieu existe ou non, ou que la possibilité de l’existence de Dieu n’affecte en rien la réelle condition humaine. Ainsi formulée, une telle opinion semble tout à fait raisonnable, au moins en ceci que l’inverse est manifestement absurde : dirait-on que la réalité immédiatement concevable n’est pas ou ne serait pas ce qu’elle est au motif d’une simple possibilité, fut elle la possibilité de l’existence du plus parfait des êtres ? Mais il suffit d’analyser l’opinion contraire, à savoir celle selon laquelle le plus parfait des êtres existe, pour se rendre compte de ce qu’elle implique que la réalité immédiatement concevable devrait alors être conçue différemment. Car il faudrait alors prendre en compte une telle existence pour rendre compte parfaitement de la réalité. Il ne peut pas suffire d’adopter une attitude indifférente vis-à-vis de l’existence de Dieu, mais encore faut-il qu’une telle attitude soit tout à fait justifiée. En l’occurrence, il faut donc que cette indifférence-là vis-à-vis de l’existence de Dieu soit tout à fait justifiée par l’indifférence de la réalité immédiatement concevable à l’égard de l’existence de Dieu. Or il n’y a deux manières de procéder à une telle justification : soit en affirmant que l’athéisme est une évidence, soit, admettant qu’il n’est pas une évidence, d’en fournir la preuve. Si l’athéisme n’est ni évident, ni démontré, on peut certes adopter une attitude indifférente à la question, mais on ne saurait nier que la question se pose, et partant, qu’en l’attente de sa réponse, elle laisse en suspens la réponse à la question du sens le plus profond de la réalité immédiatement concevable.

Quoiqu’il en soit, Sartre ne peut pas avoir voulu dire qu’il fallait s’en tenir à l’examen de ce qui est immédiatement concevable, car si cela était le cas il serait en contradiction avec lui-même. Il laisse entendre en effet, et de manière répétée que l’on ne peut concevoir correctement ce qui est immédiatement concevable qu’à condition de le comprendre à la manière de ce qu’il appelle « l’existentialisme », et il dit que l’ « existentialisme » est tel qu’il est athée lorsqu’il est tout à fait cohérent. L’ « existentialisme » ainsi conçu requiert donc un jugement concernant l’existence de Dieu, et non pas que l’on suspende son jugement à ce sujet, pour une quelconque raison. Il dit, ni plus ni moins, que l’ « existentialisme athée » « ne s’épuise pas à démontrer que Dieu n’existe pas ». Cela permet au moins de remettre à plus tard, toujours à plus tard, le difficile travail qui permettrait de délivrer une telle preuve. Mais en même temps, cela place l’ « existentialisme athée » dans une position difficile : car jusqu’alors, rien ne permet de dire qu’il est justifié. Il faut bien nous comprendre : nous ne parlons là que de l’ « existentialisme athée » en tant qu’il est indifférent à la question de l’existence de Dieu. Il est contradictoire de se dire indifférent à une question que l’on vient d’ouvrir. Il est encore contradictoire de se dire indifférent à une question qu’à défaut de véritablement reconnaître comme primordiale, on affirme qu’elle est d’une haute importance. Et certainement, une telle question est importante, puisque sa réponse va jusqu’à donner ses lettres de noblesse à l’ « existentialisme athée » ! Enfin, il est encore contradictoire de dire qu’une question et sa réponse nous sont tous deux indifférents et de se revendiquer d’une réponse à cette question. L’ « existentialisme athée » est sinon une contradiction dans les termes, du moins une contradiction vécue, et – autant que l’on puisse dire – pensée.

Tout se passe comme si l’ « existentialisme » appelait l’athéisme et réciproquement. Tout se passe comme si le premier justifiait le second, et le réciproquement. Mais on a le droit et même le devoir de se demander ce qui justifie les deux, ou la raison de ce lien réciproque. Et vu que l’ « existentialisme athée » ne saurait se justifier il nous contraint à voir un cercle vicieux dans son expression.

Si l’ « existentialisme athée » est bien une contradiction vécue, quel peut être le sens de l’athéisme revendiqué dans ce texte ? Supposons – puisqu’on ne nous donne aucune preuve qui nous permette de faire mieux – que Dieu n’existe pas. Sartre croit pouvoir en conclure que nulle morale « des valeurs » n’est alors réellement exprimable. Il ne cherche pas à savoir si une morale autre que celles de ce genre serait, elle, toujours exprimable. Il n’en a que contre la morale kantienne et son dégradé idéologique la « morale laïque » de la troisième République Française. Tout se passe comme si une morale exprimée à partir de la nature et de la nature humaine était tout à fait hors de question ; sans doute une telle position de la pensée morale est-elle tout à fait dépassée. En tout cas, il ne s’agit ici que de dépasser la morale qui se tire du « domaine numineux des valeurs ». Si la question ne se pose qu’en ces termes et dans ces limites-là, nous pouvons donc dire que Sartre fait de l’ « existentialisme athée » une condition de possibilité de la morale. Une fois exclues toutes les possibilités de morales autres, il ne reste plus que les morales des « valeurs » tirées d’un Ciel dont Dieu est résolument absent, et celles qui n’en seront pas tirées parce qu’on a supposé qu’elles ne pouvaient pas en être tirées, parce qu’on a supposé qu’il n’y avait rien dont on puisse les tirer.

A ce sujet, notre auteur semble tenir pour accordé que « Si Dieu n’existe pas tout est permis ». Mais d’abord, son opinion n’est en rien garantie de l’autorité de Dostoïevsky, à moins que l’opinion de Dostoïevsky se confonde réellement avec celle de son capitaine de navire de personnage. Ensuite, nous ne pourrions pas accepter sans examen une telle opinion au seul motif qu’un grand romancier l’aurait proférée. Ou alors, l’honnêteté exigerait de dire que l’on a renoncé à la philosophie. Sartre n’a donc pas pu vouloir se contenter de répéter une simple opinion. Il voulait sans doute dire de manière plus austère que nulle morale n’est possible si Dieu n’existe pas, et que par conséquent, toutes les morales fondées sur, ou tirées de l’existence de Dieu étaient malheureusement fausses. Pourtant, cela ne peut encore pas être ce qu’a vraiment voulu dire Sartre, car les morales qu’il critique n’étaient pas tirées de, ni fondées sur l’existence de Dieu. Elles étaient même, en un sens restreint de l’expression, véritablement indifférentes à la question de l’existence ou non de Dieu. Nous voulons dire plus précisément : elles s’exprimaient de telle manière qu’elles n’auraient pas dû changer leur formulation quoiqu’il en soit de la question de l’existence de Dieu. C’est au contraire la morale de Sartre qui n’est pas du tout indifférente à la question de l’existence de Dieu : elle a tout à fait besoin que Dieu n’existe pas pour être justifiée, elle. Car pourquoi prendrait-elle sa source dans l’athéisme si l’athéisme n’était qu’une réponse à une question indifférente en matière morale ? L’ « existentialisme athée » a besoin de l’athéisme pour justifier sa morale, pour fonder légitimement sa morale. Pourtant nous avons vu qu’il ne pouvait qu’échouer à justifier son athéisme. Nous devrions donc en conclure que l’ « existentialisme athée » est incapable de justifier la morale qu’il propose.

Mais c’est précisément là que se révèle alors au lecteur réfléchi le sens profond de l’athéisme de l’ « existentialisme » de son auteur. Celui-ci n’est pas véritablement exprimé ni véritablement exprimable, mais doit-être exprimé. Car s’il n’était pas exprimé, on serait contraint, sur le plan moral, de proposer une autre morale « théiste » ou « théiste sans l’être ». On se contraindrait donc par-là à rendre compte de la destinée humaine d’une manière autre que ne le fait l’ « existentialisme athée ». Tout se passe comme si la légitimité de l’ « existentialisme athée » ne se mesurait qu’à l’aune de l’illégitimité de toute autre position qu’il se figure comme possible : l’ « existentialisme athée » est « plus cohérent ». Pourtant en un sens, l’ « existentialisme athée » apparaît aussi comme tout simplement justifié parce qu’il l’est de son point de vue, ou parce qu’il l’est vu ce qu’il est (ce lien entre athéisme et « existentialisme ») et donc, au regard de ce qui n’est pas lui (ce qui n’est pas ce lien). Voyons cela de plus près. La morale que propose Sartre est celle qui s’exprime de telle manière qu’elle va de pair avec une revendication d’athéisme. Et même, cette revendication d’athéisme est ce qui donne à cette morale sa cohérence la plus haute. Voilà tout. Nous cherchions à justifier la cohérence de l’ « existentialisme athée », par la cohérence de son athéisme (théorique). Mais en réalité, il fallait penser inversement : c’est la jointure de l’ « existentialisme » et de l’athéisme – jointure qui ne semble pouvoir être que sur le plan moral et pratique – qui seule peut faire toute la cohérence de l’ « existentialisme athée ».

Sommes toutes, nous nous sommes sans doute égarés, depuis le début de notre enquête, parce que nous cherchions à lire une justification « objective » de l’ « existentialisme athée ». Si nous n’en avons pas trouvé, ce n’est pas là nécessairement en raison d’un défaut de la part de notre auteur, mais cela pourrait être une nécessité vu ce qu’est la réalité immédiatement concevable. Peut-être n’y-a-t-il pas de justification « objective » de l’ « existentialisme athée ». Peut-être n’y-a-t-il qu’une « cohérence subjective » de l’ « existentialisme athée » et une saisie de cette « cohérence subjective ». Sans doute n’avons-nous pas compris ce qu’est l’ « existentialisme », simpliciter. Et d’abord, est-ce bien cohérent que de commencer par la fin ? De vouloir comprendre un nom par son attribut ? Reprenons-nous donc : « Il faut partir de la subjectivité ».

Il faut « partir de la subjectivité », mais encore, de la « subjectivité » telle que la comprend l’ « existentialisme » sartrien, c’est-à-dire à la lueur de cette thèse selon laquelle « l’existence précède l’essence ». Cette thèse a deux significations évidentes dans ce texte : la première (« métaphysique ») est que c’est « l’existence » est le principe et comme la cause de « l’essence », et la deuxième (« morale ») est que dans le cas où cette thèse s’applique, « ce de quoi » elle se dit est pure « liberté ». La deuxième signification de cette expression se tire de la première : car « ce en quoi » « l’essence » est comme le produit de son « existence » n’est aucunement déterminé et partant, absolument et originellement « libre ». Puisque l’ « existence » ainsi comprise est « antérieure » à toute « essence », et donc à toute détermination, et puisque « ce en quoi » ou « ce de quoi » l’on peut dire que « l’existence précède l’essence » est l’homme, on peut donc en conclure que l’homme « est » surtout son « existence »/ « liberté ».

Nous mettons « est », « ce de quoi » et « ce en quoi » entre guillemets, car rien n’est plus propre à la confusion que telles expressions, vu ce que signifie l’ « existence » dont parle Sartre. En effet, celle-ci s’oppose à toute essentialité (et même à toute nature selon ses propres termes) : il ne peut donc y avoir au sens propre et originel de « ce en quoi » ou de « ce de quoi », mais il ne peut y avoir que de pures « existences ». Et on ne peut pas vraiment dire non plus d’une pure « existence » qu’elle « est » ceci ou cela, puisque ce serait encore la considérer comme une vulgaire « essence » ou « nature ». Pourtant, on ne peut certes pas s’empêcher de parler ainsi, et notre auteur ne s’embarrasse pas tant puisqu’il ne met pas de guillemets à « homme » alors même qu’il en parle en ce sens originel.

Dans cette perspective, on ne peut parler de « ce qu’est » l’homme qu’en tant que l’on entend parler de « ce qu’est » l’homme après cette « situation » originelle, c’est-à-dire, qu’on ne peut parler de « ce qu’est » l’homme, ou considérer son « essence » ou sa « nature » que comme « produit » postérieur à son « existence » originelle, et « produit » de son « existence » originelle. L’homme est ce qu’il fait de son « existence », devrait-on sans doute croire. Ou mieux : on devrait dire que l’homme est/devient, (ensuite), ce que son existence »/« liberté » « en » a fait. Ou encore : l’homme est/devient ce qu’ « il » -« existence »/« liberté » « en » fait (ensuite). Dieu que l’on a besoin de substantifier ce qui ne devrait pas l’être pour se comprendre ici !

Pourquoi ne devrait-on pas substantifier l’homme ? Ou pourquoi l’homme « est-il » « existence » originellement ? Ce n’est pas à Dostoïevsky que l’on doit une telle thèse, mais à Heidegger. Ou plutôt, à Heidegger tel que le comprend Sartre. Cela dispense Sartre de devoir nous en apporter la preuve. Sartre ne nous a pas laissé de preuve de ce que dans le cas de l’homme « l’existence précède l’essence » ; ni de la principialité de l’ « existence » sur l’ « essence », ni de la nature du rapport qu’elle entretient avec l’ « essence », ni que l’ « essence » est comme un produit, ni de l’antériorité de l’ « existence » par rapport à l’essence ». Là encore, nous sommes conduits à penser que la justification de cette gerbe de thèses concernant la subjectivité dont on nous a dit qu’il fallait en partir est elle-même tout à fait « subjective ».

On peut dire, on doit dire même qu’il en est chez Sartre de la liberté humaine comme de l’athéisme : on doit l’affirmer plutôt que le prouver, il faut l’affirmer plutôt que devoir la saisir. Pourquoi l’homme est-il libre ? Parce qu’il n’est pas déterminé. Et pourquoi n’est-il pas déterminé ? Parce qu’il est « existence » originellement. Et pourquoi est-il « existence » originellement ?  Selon toute vraisemblance, la réponse est à chercher chez Heidegger, dans L’être et le temps. Nous n’irons pas maintenant la chercher là-bas, pour en rester à ce texte et au penseur qui nous occupe. On sait en tout cas ce que Heidegger pensait de ces thèses sartriennes (voir sa « Lettre sur l’humanisme ») : qu’elles n’étaient pas les siennes, et surtout, parce qu’elles ne vivaient pas de l’intuition ou de l’expérience fondamentale qui seule permet de porter les siennes. Plus précisément : que les jeux d’oppositions de concepts, puis de jugements à partir de ces concepts auxquels se livre Sartre étaient d’une piètre pensée, pour en dire le moins.

Ibi statur. En ce qui concerne les questions que nous avons soulevées, et pour en rester à ce texte, donc, celles-ci font signe vers le délicat problème de la création. Comme si l’athéisme de l’ « existentialisme athée » et l’ « existentialisme » en tant que tel relevaient avant tout une position a-créationiste. Du moins c’est la seule voie que Sartre lui-même nous offre à parcourir, si l’on souhaite tenter de comprendre quelle véritable justification se peut apporter à ce curieux « existentialisme athée » désavoué même par le père dont il est le rejeton malappris. En effet, il dit qu’ « il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir », c’est-à-dire  pour l’avoir créée selon cette conception. Si l’homme « est » « existence » originellement, c’est parce qu’il n’a pas de « nature » et il n’a pas de « nature » parce qu’il n’y a pas eu de création, en premier lieu. Examinons donc les tenants et les aboutissants de ces quelques points.

On ne peut comprendre ce que veut dire Sartre sans comprendre le contexte dans lequel il le dit. Ce contexte est celui d’une opposition à la philosophie que Kant appelait « dogmatique », à savoir, celle de Descartes et de Leibniz. Car hors de ce contexte, on ne voit pas comment ses conclusions pourraient avoir le sens qu’elles ont. De ce qu’il n’y a pas de création comme opération d’un Dieu Créateur il s’en suit pas nécessairement qu’il n’y ait pas de nature humaine, ni qu’il n’y ait pas de nature, simpliciter. Cela serait le cas si Descartes ou Leibniz avaient raison. Selon eux en effet, toute chose a une cause, toute essence doit être ramenée à sa raison d’être, qui est sa création par Dieu parmi les essences possibles que Dieu a conçues avant de faire exister celles qui constituent notre monde. En d’autres termes, si les principes métaphysiques de la philosophie de Leibniz, pour ne citer que lui, sont nécessaires, alors il faudra bien admettre que le monde et l’homme ont été créés par Dieu. Et encore, qu’il y a une essence de l’homme. De dire d’ailleurs, qu’ « en » l’homme « l’existence précède l’essence » bien loin de faire disparaître la question, nous l’impose au contraire. En effet, il reste à se demander quelle est la « raison suffisante » de ces « essences » qui ne sont pas l’homme, et qui pourtant existent bel et bien. Et l’ « existence » qui « est » l’homme lui-même originellement, d’où vient-elle ? Rejeter un schéma de causalité quelconque ne nous fait pas sortir de la nécessité de penser par la causalité. Sartre pourrait répondre à cela qu’il est délivré de telles questions parce que précisément, il ne part pas de la considération d’ « essences » mais de la considération de l’ « existence » qu’ « est » l’homme, originellement. En ce sens, par principe, pour ainsi dire, il est tout à fait empêché de penser à la manière de la philosophie « dogmatique ». Mais alors, outre que cela l’obligerait à donner « la cause ou la raison » de tout ce qui n’est pas cette « existence » qu’ « est » l’homme, comme nous venons de le faire remarquer, cela le contraint à nous dire pourquoi devrions nous tenir pour évident ou quelle preuve avons-nous que l’homme « est » « existence » originellement, ou qu’il a été « jeté ».

Il nous faut donc, suivant cette voie, ne plus tenter de savoir si le monde non humain a été créé ou non, et considérer que la thèse selon laquelle l’homme « est » « existence » originellement tient lieu de création de l’homme. L’existentialisme ainsi conçu, remplace la philosophie « dogmatique » plutôt qu’il ne la réfute. Il prend sa place plutôt qu’il ne la corrige. Sartre partage avec les grands philosophes bien des thèses ou des tendances : que le monde est constitué d’ « essences-existantes » (sauf l’homme qui « est » « existence » originellement), que le terme « nature » est parfaitement synonyme de celui d’ « essence » (il n’y a pas une essence de l’homme revient ainsi à dire qu’il n’y a pas de « nature humaine »), que toute « essence » est d’abord conçue puis existante, que l’existence des « essences » ou des « natures » ne peut donc s’expliquer que par la causalité et mieux par une causalité-création (reprenons la vieille définition de la création chez Avicenne : faire-exister). Sartre n’a pas fait disparaître la causalité, il ne fait que se contenter de la penser en accord avec sa thèse selon laquelle « en l’homme, l’existence précède l’essence ». Là est semble-t-il, la différence majeure d’avec la philosophie « dogmatique » : elle, ne s’empêchait pas de penser.

Sartre ne s’est pas demandé si la philosophie « dogmatique » ne pouvait pas s’être trompée sur les thèses ou les tendances majeures qui sont les siennes. Il ne s’est pas demandé si ce qui est était tout à fait intelligible, et pleinement compréhensible par la causalité, ou s’il était tout à fait réductible à une « collection d’essences-existantes ». Il n’a pas voulu prendre au sérieux la thèse du vieux Parménide, selon laquelle « l’être est et le non être n’est pas ». Car certainement, ce qui est est. Il est en revanche bien moins certain que ce qui est « est » en vertu d’une cause-créatrice. Et ce disant, nous ne pensons pas à l’homme, mais aussi bien à l’existence de la pierre ou du cheval. Le seul principe évident ici, est l’être de ce qui est. Et pourrait-on dire, que ce qui est ait été créé ou non. Les « classiques » ou les médiévaux ont pensé fort différemment au sujet de la création, bien qu’ils en reviennent tous à Parménide, le père de la « métaphysique ». Il aurait au moins fallu se poser la question de savoir si ce qui est est bien tel qu’il doit en être rendu raison par une cause-créatrice ou disons une cause efficiente. Aristote est-il fou, qui pense que ce qui est est et que cela suffit ? Le « dogmatisme » cartésien ou leibnizien, parce qu’il est parti de la pensée, qu’il a fait de la pensée le principe, s’est condamné à voir ce qui est comme une collection d’ « essences possibles en soi, nécessaires par autrui » pour parler comme Avicenne. Il était donc nécessairement créationniste. Mais encore, il devait distinguer entre l’essence divine et les autres essences, comme entre une essence nécessaire par elle-même (existante en vertu d’elle-même) et les essences créées par Lui. Bref, pour le « dogmatisme » en Dieu, le rapport entre l’existence et l’essence était tout à fait singulier. Sartre lui, ne voit pas qu’une thèse est celle de la création du monde, et une autre est la thèse de l’existence de l’être le plus parfait. Tout se passe comme si pour lui, rejeter la création équivalait à rejeter l’existence des dieux ou d’un Dieu.

Résumons-nous : on comprend fort bien pourquoi et comment l’on pourrait nier la thèse de la création à l’examen de ce qui est tel que la philosophie « classique » le proposait. On ne comprend pas comment et pourquoi on nierait la thèse de la création à reprendre les grandes lignes de la philosophie « dogmatique ». Et on ne voit vraiment pas pourquoi si le monde ou l’homme n’ont pas été créés, il n’y aurait pas de « nature humaine ». A moins de tenir par avance que « l’existence précède l’essence » dans le cas de l’homme. C’est précisément ce que fait Sartre ici. Cette thèse qu’il fait sienne et qu’il propose, tient lieu de doctrine de la création, et en ce sens et vu ce contexte « métaphysique », tient lieu d’explication. Nous nous sommes encore fourvoyés : nous cherchions à expliquer ce qui ne s’explique pas, mais explique tout le reste. Il semble que nous n’apprendrons pas plus de notre texte à cet égard.

L’homme tel que le voit Sartre est donc un démiurge. Le démiurge du « monde de l’homme », et l’artisan de son « essence ». Un démiurge qui prend la place de Dieu, dans la pensée, mais qui ne peut prendre cette place qu’à condition de réduire considérablement le champ d’investigation de la pensée. Et surtout, qui ne peut prendre cette place que dans une pensée pure, telle qu’elle ne rend pas compte de ce qui est, ou telle qu’elle ignore tout à fait ce qui est. Que voyons-nous que fait le démiurge du Timée ? Son œuvre est un monde. L’homme-démiurge de Sartre ne pourrait même pas forger un monde. Il ne peut que forger un monde de « choses humaines ». Il est donc par trop évident que lorsque nous disons qu’il tient la place de Dieu, cela ne peut apparaître que comme une illusion : pour que l’on puisse penser un Créateur, encore faut-il qu’il y ait eu création, ou que ce qui est ait été créé. Mais précisément, ce qui est brille par son absence dans la pensée de Sartre. Aussi, l’homme-démiurge et « existence » originellement est contraint de forger le moins éminent : des « essences », alors que le Dieu Créateur de saint Thomas d’Aquin faisait-exister et était Pure Existence, Ipsum Purum Esse.

De là, se tire la conséquence en matière de moralité chez Sartre. L’homme est la mesure de toutes choses parce qu’il vient d’être affirmé qu’il ne peut y avoir d’autre mesure des choses, ni naturelle ni divine, parce que sa pensée s’est d’emblée fermée à la reconnaissance de ce qui est et de ce qui est. Ce n’est pas seulement à la condition que  « Dieu n’existe pas » que tout est permis, mais à la condition que l’homme seul puisse être la mesure de toutes choses. A condition qu’il n’y ait pas de morale autre que l’ensemble des « valeurs » que l’homme forge au fil de sa vie, se forgeant. On ferait offense à notre lecteur si l’on tentait de lui montrer qu’une telle conception de la morale est tout à fait « immorale ». Cela est par trop évident. Si Sartre avait pensé que tous les choix de l’homme au cours de sa vie sont la seule mesure de la moralité, il aurait sans doute accepté que l’on puisse faire le choix de vivre en chrétien, en bourgeois libéral, et que l’on puisse défendre des opinions réactionnaires. Mais on sait que les opinions de Sartre en matière morale étaient plus restrictives que cela. Il ne reste plus qu’à admettre que si selon lui, la morale s’origine bien en l’homme, en ses choix, c’est-à-dire dans l’amoralité originelle, elle ne devient véritablement morale qu’en vertu d’un autre critère (pour ainsi dire, final) qui ne nous est pas donné ici. Ce critère semble être la liberté. Car si l’homme « est » « existence »/« liberté » originellement, un choix conforme à ce qui tient lieu désormais de « nature humaine » est un choix conforme à cette « liberté » originelle. Ce n’est pas le lieu de discuter les méandres de la pensée proprement morale de Sartre. Nous voulions seulement pouvoir revenir à notre question du sens de l’athéisme de l’ « existentialisme » sartrien. Nous avons vu qu’il était une revendication. Nous pouvons désormais comprendre le sens de cette revendication : elle est une opinion nécessaire non pas en vue de justifier véritablement (théoriquement) l’ « existentialisme », mais nécessaire moralement, afin que l’homme puisse « être ce qu’il est » (si l’on peut dire), c’est-à-dire, une « liberté » conçue de telle manière qu’elle ne peut être que si Dieu Créateur n’est pas. L’homme sartrien et l’ « existentialisme », doivent croire que Dieu Créateur n’existe pas, pour « être », eux. L’athéisme de l’ « existentialisme » athée est militant.

Il convient donc de répondre que si l’illusion ne fait pas réalité ni vérité, il importe donc plus que jamais, pour que l’homme soit véritablement libre, qu’il se mette en quête de savoir si ce qui est a été créé ou non, et si Dieu existe ou non, et qu’en l’absence de réponses fermes et claires à ces questions, on ne saurait prétendre libérer l’homme de quoi que soit (et surtout pas de l’erreur), même si par accident, la majorité en venait à croire qu’il n’y a ni Créateur ni Dieu. Il se pourrait bien au contraire, que ce pouvoir de revendication qu’est la liberté sartrienne ne soit rien d’autre qu’un rêve d’esclave.

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