Qui veut faire l’ange fait la bête.

Les récentes « gender studies », comme l’idéologie « féministe » déjà plus ancienne sont bien loin de se contenter de blâmer les « valeurs masculines » pour prôner les « valeurs féminines ». Même si une telle  lecture est inévitable, si le « féminisme » en particulier, ne peut s’empêcher de se lire et d’être lu comme le blâme de la masculinité et un éloge de l’ « être femme » qui se déploie à revers de ces « valeurs masculines » et de leurs conséquences, il n’en demeure pas moins qu’il conduit bien davantage à la disparition de la féminité comme de la masculinité (pensées et vécues), c’est-à-dire à ce que nous pourrions appeler la « désexuation », pour l’instant. Les femmes de notre époque qui combattent le féminisme, et déjà Nietzsche en son temps, ont du reste, bien vu ce travers ; Il est nécessaire que le « féminisme » se voit répondu sur le plan des « valeurs féminines », outre celui des « valeurs masculines ». Il est a fortiori nécessaire, pour que notre querelle avec ces deux idéo-logies ne soit pas simplement de l’ordre d’un triste conservatisme, d’en remonter aux principes, et que pour être conséquente, elle se doit de défendre la « sexuation » que le féminisme comme les « gender studies » ignorent et font ignorer.

On nous dira que notre jugement concernant les « gender studies » est excessif, que Judith Butler ne fait que distinguer « le sexe » et « le genre », qu’elle ne dénie pas au « sexe » son existence, mais qu’elle se contente de considérer que « le genre » est une construction sociale, par opposition au « sexe » qui n’est que « naturel » (ou « biologique » comme on dit désormais). Pourtant, ce sont précisément là les faits qui nous obligent à penser que les « gender studies » jouent d’une ignorance de la « sexuation ». Pour le voir, il faut d’abord ne pas laisser l’arbre de la séparation des concepts nous cacher la forêt de leurs rapports nécessaires. Si « le genre » et « le sexe » sont bien deux notions-réalités distinctes, elles sont pourtant vues ici comme nécessairement séparées du point de vue de leur origine. Autrement dit, l’existence du « sexe » n’est reconnue qu’à la condition de ne devoir rien à la formation du « genre » (et le « genre » ne devoir rien à la constitution du « sexe »). Poussons même l’analyse un peu plus loin : à l’origine, était « le sexe » ; puis l’on institua ce qui est de l’ordre du « genre ». La « sexuation » originaire est donc tout à fait neutre. Elle n’est qu’un vulgaire « fait » « biologique ». C’est pourquoi l’on doit l’ignorer si l’on veut pouvoir parler du « genre » : c’est-à-dire prendre et lui reconnaître du même coup, un autre point de départ. La « théorie du genre » suppose au fond que le corps, et la « sexuation » comme qualité d’un corps humain est totalement indifférente à la construction du genre ou du moins, que la construction du « genre » ne se sert de l’existence du « sexe » que comme prétexte. Si l’ignorance dont nous parlons n’est autre que celle qui consiste à se faire l’image des réalités dont on parle à la mesure des théories que l’on se figure, il nous faut bien reconnaître que la « théorie du genre » vit de l’ignorance de la « sexuation » et plus profondément, du corps. Sont-ce là d’ailleurs plus que de simples concepts manipulables à souhait par le penseur, dans la « théorie du genre » ? La « sexuation » réelle, les hommes en chair et en os, et sexués, séparent-ils et permettent-ils que l’on sépare leur physique et leur identité, leur appartenance à un sexe déterminé par la nature et leur sexualité ? Autre chose est de les distinguer, ce qui semble bien nécessaire, et autre chose de les séparer par le plus vulgaire « méthodisme ».

A la prendre sérieusement, la « théorie du genre » apparaît comme fondée sur un pur « spiritualisme » dans lequel la sexualité ne peut apparaître que comme un effet de « valeurs » séparées « en soi » de tout « fait » « biologique », sauf à le prendre en otage dans ses pratiques. Pour le dire autrement, et peut-être mieux, la sexualité y est pensée sans rapport à la chair. Cependant, une telle sexualité sans chair est amenée elle-même à disparaître, ou du moins est-elle sujette à controverses : devrait –on en conserver le mot sans en conserver le sens inhérent ? Car il est évident que « sexualité » s’explique par « sexe » plutôt que par « genre ». Mais ce sont là des controverses de « spécialistes », n’est-ce pas ? L’essentiel est là : la « théorie du genre » peut toujours prétendre avoir « libéré » la sexualité (ou le mot adéquat qui devrait en tenir lieu) de la chair. Elle le fait à bon droit, dans la mesure où effectivement, sa pensée de la sexualité est tout à fait logique. Elle le fait de manière tout à fait illégitime si d’aventure, « le sexe » comptait dans la formation du « genre », et de la sexualité autrement que comme « prétexte » sur le plan des « valeurs » et comme « fait inévitable » sur le plan de la pratique.

L’opposant à la « théorie du genre » se trouve donc en position de défendre une pensée de la sexualité charnelle, s’il veut être conséquent dans son opposition. Il se trouve obligé de prendre les options contraires à celles que prend la « théorie du genre », c’est-à-dire, à défendre le rôle du corps sexué ou de la « sexuation » dans la formation du « genre » et de la sexualité réelles. Sa méthode devrait être l’observation, dans la mesure où tout « méthodisme » vit nécessairement de séparations conceptuelles qui si elles se clarifient d’elles-mêmes obscurcissent ce qui est. Remarquons que nous ne serions pas contraints à déterminer ici un quelconque mécanisme des rapports « le genre » et « le sexe » : comme la nature aristotélicienne qui s’exprime comme généralité et probabilité (nous parlons vite), les rapports entre « sexuation » et « sexualité » ne sont pas « absolus ». A l’aune de la considération du corps, de la chair, de tels concepts sembleraient-ils même encore appropriés ?

Ce n’est pas là le lieu de rédiger un traité pour exposer cette sexualité charnelle dont nous parlons. Mais nous voudrions toutefois préciser un point qui nous paraît être de la plus haute importance en ces matières. Tel que nous y pensons, un tel traité serait d’ailleurs sans doute mieux rédigé par un médecin et psychologue que comme texte de philosophie. Mais pour sa compréhension générale (plutôt que pour son exposition détaillée), un tel phénomène doit être non seulement établi à partir de la chair (première observée) que pensé dans le cadre des fins de cette chair. C’est sans conteste à la philosophie qu’il appartient de déterminer l’existence de fins, et les différentes fins de la sexualité. Il appartient à la philosophie de penser ce qui est le sens de la sexualité charnelle observable et analysable par le commun et par le praticien. A cet égard, la première chose à considérer n’est plus tant le corps que la génération. La génération n’est-elle pas première, au moins en ce sens que le corps en provient, et encore en ce sens que le corps y tend, en quelque sorte ? La chair, de ce point de vue, n’est pas seulement une « donnée brute » (comme l’est le « sexe » de la « théorie du genre »), elle est aussi bien et surtout le processus de la génération lui-même dans lequel le corps et pris et com-pris. Elle est ce cadre (le charnel) qui exprime et où s’expriment les corps sexués, la sexuation, la sexualité. Elle est la nature de la sexualité et la sexualité naturelle.

Celui qui aura médité quelque peu ces questions sera à même de comprendre plus profondément que la conséquence dramatique du « féminisme » et des « gender studies » consiste surtout en ce qu’ils tendent à nous priver de pères et de mères, et non pas seulement d’hommes et de femmes, pour ne rien dire de ce qu’il nous priverait de virilité et de féminité. Qu’il y ait des hommes et des femmes, et il y aura de la virilité et de la féminité. Quelque part, nulle idéo-logie ne pourrait y changer quoique ce soit par elle-même. Elle aura besoin de la technique pour transformer ce réel qui la déborde et la dépasse. Il est vrai que ces choses ne sont pas à négliger, car on voit bien que l’usage de la technique à fins idéo-logiques n’est pas un mauvais rêve, mais bien un cauchemar dont nous pouvons désormais faire l’expérience tout éveillé. Et il est tout à fait possible que la technique étende demain sa domination sur le genre humain au point de pouvoir décréter de ce qui doit être vivant. Cependant, ce pouvoir de la technique lui sera toujours conféré par l’idéo-logie qui y préside elle-même. C’est l’idéo-logie qui commande. Et par elle-même, abstraction faite de la technique qui pourrait se prêter à son service, elle ne peut guère plus que de nous contraindre à nous contenter de son image du genre humain (nouveau) et à nous persuader de l’imiter. Avant même de pouvoir changer le fondement de ces « choses humaines », elle en change le principe. Avant de pouvoir transformer l’homme et la femme en créatures asexuées elle s’applique à ce que nous partagions ce curieux idéal d’une sexualité sans chair. Avant même que de pouvoir séparer pour de bon entre « le sexe » et « le genre », elle s’entend à ce que nous ne pratiquions plus qu’une sexualité sans chair. Bref, elle s’entend d’abord à ce que nous puissions bien demeurer des hommes et des femmes si cela nous chante, sans que nous puissions devenir pères et mères. Elle s’entend à ce que nous ne pratiquions qu’une sexualité sans fin. A la limite, ne serait-ce la force des tendances inhérentes à la nature humaine, ce but serait atteint sans même recourir à la technique. Et même, le recours à la technique n’est peut-être là que pour garantir l’efficience réelle de ce but idéal. Dans les mains de la « théorie du genre », la technique n’est peut-être que le moyen suprême qui garantisse que soit réalisé ce but qui tient lieu de fin, comme les tendances naturelles sont le moyen naturel des fins naturelles. Il semble bien que le projet qui a cours au travers de la « théorie du genre » ne consiste pas seulement ni principalement à transformer le genre humain qu’à transformer la nature même. Par ses multiples réalisations, ce projet tend à s’y substituer en toutes ses composantes, dont le genre humain est de la plus belle espèce.

En un sens, la « théorie du genre » a déjà gagné dans le monde occidental, au moins dans la mesure où les occidentaux évitent désormais soigneusement de devenir pères et mères, dans la mesure où il est devenu « normal » de ne plus pénétrer une femme sans s’être au préalable recouvert le sexe de plastique, dans la mesure où il est devenu « normal » de penser à la manière dont pense la « théorie du genre » et le féminisme. Pourtant, il n’appartient qu’à nous et de penser ce qui est au revers de toute idéo-logie, et de vivre conformément à ce qu’il nous en apparaît. Il n’appartient qu’à nous de prôner la chair et de vivre par et selon elle. Qui sait d’ailleurs si ses fins ne transcendent pas son ordre ? Nous naissons hommes et femmes : à nous de devenir pères et mères (tenant compte de la pluralité de sens que ces termes revêtent ou de ce qu’ils signalent métaphoriquement). Et quelles « valeurs féminines », quelles « valeurs masculines », quelles femmes et quels hommes sont ceux qui refusent d’être féconds ?

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