Lorsque nous nous dressons contre le progressisme, nous nous dressons contre une idée du progrès. Le terme de « progrès » n’est pas moins ambigu que la plupart des concepts que dont nous usons communément. Il l’est peut-être même plus que la moyenne, et peut-être encore est-il si ambigu en raison du progressisme lui-même.

Le progressisme suppose une ligne continue suivant laquelle se déroule l’histoire du genre humain, et que cette histoire est telle qu’elle dévoile à qui la connaît un « progrès » global. Il semble donc assez facile de tourner le dos au progressisme à ne considérer que les principes dont il vit : un jugement global sur l’histoire du genre humain suppose que celui qui l’émet se situe en un « moment absolu », un « moment » à partir duquel il puisse juger du passé dans son ensemble, un « moment » qui soit le fondement d’un point de vue. Cela suppose aussi bien un positionnement circulaire : un tel « moment absolu » apparaît comme tel au regard du passé. En d’autres termes, le progressisme en revient à consacrer le présent comme la mesure de toutes choses passées, mais il ne peut le faire qu’au nom de son propre mode présent de pensée. Tout progressisme se nourrit d’un « idéalisme » de fond selon lequel le penseur progressiste est la mesure de la vérité concernant les « choses humaines ». Cependant, si la ligne de l’histoire est continue, et en progrès continu, le progressisme ne saurait nier que le présent n’est en rien un « moment absolu », ou qu’il n’y a pas de « moment absolu ». En conséquence de quoi, le futur pourrait bien infirmer le jugement progressiste sur l’histoire du genre humain. Le progressisme est voué à l’échec face à la prise de conscience de « l’histoire » dans toute sa radicalité.

L’historicisme, car c’est de lui qu’il s’agit entre les lignes, refuse de considérer que le présent soit un tel « moment absolu », mais il conserve l’idée que sa pensée, celle fondée sur la prise de conscience de l’histoire est, sinon absolument « vraie », absolument supérieure à toute pensée non historiciste. Sur le point décisif, l’historicisme ne consacre pas moins le présent historiciste que le progressiste ne consacre le présent tout court. Surtout, tous deux partagent l’opinion selon laquelle le fond des « choses humaines » est l’histoire, par opposition par exemple, à la nature. C’est pourquoi, on se débarrasse véritablement du progressisme qu’à tourner le dos à l’historicisme.

Il est vrai que les couleurs du progressisme montrent assez bien qu’il n’est qu’une expression d’une pensée de la culture, tandis que l’historicisme relève d’une métaphysique. Il est vrai que les méfaits du progressisme sont surtout politiques, tandis que ceux de l’historicisme sont plus proprement intellectuels. Mais il est plus important de remarquer que tous deux, participent au « relativisme » qui est décidément l’esprit du temps, puisqu’ils pensent tous deux que les « choses humaines » sont de l’ordre de l’histoire, et que ce « fond » des choses humaines ne permet pas de formuler de jugements de valeurs. Pour lutter contre ces deux sources du « relativisme », il nous faut donc une véritable philosophie politique, outre une politique véritable, l’alliance entre la philosophie et la recherche concrète du bien commun dans un esprit « socratique ».

Sur le plan disons, « moral » et commun à la philosophie comme à l’action politique, progressisme et affiliés en raison de leurs opinions, s’opposent  fondamentalement au progrès véritable, c’est-à-dire envers le progrès politique ou l’amélioration de ce qui relève du bien commun, du point de vue du bien commun et encore, du progrès moral et intellectuel ou tout ce qui relève de la quête de la vérité et du bien, simpliciter, pour parler plus largement. 

Il n’y a qu’une façon de s’opposer au progrès véritable, et c’est de refuser que les choses deviennent ce qu’elles sont, parce qu’on se persuade que cela est vain. Il suffit que nous nous rendions compte ne serait-ce que confusément, de l’ordre des choses, pour que nous prenions la mesure de notre tâche et que nous nous mettions enfin à devenir ce que nous sommes. Sénèque disait, de mémoire, que « ce n’est pas parce que les choses nous paraissent difficiles que nous n’agissons pas, mais que les choses nous paraissent difficiles parce que nous n’agissons pas ». Nous n’avons qu’à nous éduquer et nous laisser éduquer pour contrer définitivement le progressisme et tous les maux que ce terme recouvre.

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