La modernité a été, en son temps, le faire-valoir de « l’émancipation du genre humain ». Désormais, c’est plutôt cette soi-disant « émancipation » qui apparaît comme son faire-valoir. Mais cet argument ne semble valoir lui-même que si le « projet » moderne a non seulement « libéré » l’homme, mais encore, l’a rendu plus intelligent et plus sage, ou disons, plus « humain ». Car que serait une telle « émancipation », si l’homme « émancipé » était, au bout du compte, plus brut que son ancêtre esclave ? Dirait-on d’un fou qu’il est plus libre qu’un homme sage? Et si nous doutons de ce que l’homme se soit « émancipé », c’est que nous nous interrogeons sur le fait que la réalisation du « projet » moderne l’ait bien rendu « maître de lui-même ». Mais qu’importe? diraient volontiers certains. Car la modernité ignore bien de telles questions (au sens qu’elles revêtent dans la philosophie « classique » en tout cas). La modernité ne voulait que libérer la liberté de l’homme, ou libérer l’homme en tant que liberté. Pourquoi pas ?

A vouloir délivrer l’homme de tout ce qui de près ou de loin, l’empêcherait d’être libre, la modernité a indéniablement livré l’homme à lui-même. Mais l’a-t-elle véritablement délivré de ses chaînes, ou aurait-elle contribué à faire de lui un esclave ? Au moins la question mérite d’être posée, à la vue de ce que la modernité à fait dans le domaine des « choses humaines ».

On pourrait comprendre la modernité comme réalisation théorico-pratique d’une thèse selon laquelle l’homme s’appartient, exclusivement. Cela ne veut pas dire qu’une telle thèse soit une pure théorie : bien au contraire, elle a été motivée par des considérations pratiques, mieux : tout à fait pragmatiques. Mais alors même qu’elle espérait servir son « projet », la modernité se devait de le justifier tout théoriquement. La modernité se laisse alors comprendre comme l’expression (théorique et pratique) d’une « réalité » (ce qui ne fait que cor-respondre à ce qui est pensé) brute, et d’une morale (ou devrions-nous dire: d’un substitut de morale?) de la brutalité. Car il faut bien, pour que l’homme soit « comme maître et possesseur de la nature », qu’il agisse indépendamment de sa considération.

Ainsi, la modernité devait voir en l’homme quelque chose comme sa capacité de domination. Une capacité telle qu’elle garantissait d’ailleurs, l’effectivité du « projet » moderne. Par exemple, la propriété par l’homme de son corps, qui justifie la propriété du fruit du travail de son corps, permet dans un certain « libéralisme » moderne de croire au caractère chimérique d’une opposition entre l’homme et la « chose publique », pour voir de l’individu à la vie collective, une droite ligne d’efficience. Si dualité il y a dans la thèse moderne, elle est en l’homme même, plutôt qu’entre l’homme et la « chose publique » : l’homme est une « conscience » disposant d’un corps, mais en disposant de ce corps, il dispose de ce à quoi ce cela lui donne pouvoir et « droit ».

Mais la modernité a fait de la liberté humaine un fait du destin plutôt qu’une composante réelle de l’ordre des choses. « L’homme est condamné à être libre », d’une liberté brute. Sans fin. Dans de telles conditions, l’enfer c’est « les choses humaines », mieux: « la condition humaine ». L’homme est le jouet d’une destinée infernale. Et sa liberté n’est que le jeu de l’implacable nécessité de ce nouvel « ordre des choses ». L’homme n’est pas et ne peut pas être, maître de soi ni de sa destinée. Il n’est que la force brute qui lutte contre consciemment ou non contre tout ce qui s’oppose à son « intention » toute subjective, ou à son destin tragique d’être son « propre propriétaire », ce qu’il faut entendre comme la réciproque du but « de n’appartenir à rien ni personne ». Pour croire s’en délivrer, il ne fallait qu’une chose : une théorie qui consiste à justifier que l’homme soit livré à lui-même. Mais cela est loin de l’avoir délivré de l’ordre des choses, naturelles et politiques, car ce n’est pas pour être ignoré que celui-ci cesse d’être. En revanche, il est clair que si un tel ordre des choses naturelles et politiques est, l’homme moderne est le moins à-même d’en être informé. Si ces quelques réflexions sont exactes, on se demande bien comment on pourrait considérer que la modernité puisse aller de pair avec un quelconque accroissement de la liberté humaine (concrète).

Le « projet » moderne ne peut consister qu’en la négation pratique ou en la tentative d’annihilation de tout ce qui lui contrevient, et principalement de tout ce qui affirme puis de tout ce qui signale l’être qu’il tente d’annihiler, ou ce que le « projet » moderne révèle en négatif. C’est peu de dire que « l’homme moderne n’a pas de chez-soi ». Le problème principal est surtout que son « idéal » empêche les hommes d’avoir eux, un chez-eux.

De telles considérations sont assez, à la rigueur, pour servir de faire-valoir à une sorte de projet anti-moderne, car pour déconsidérer la modernité, il n’y a qu’à l’analyser. Ce n’est que pour justifier ce qui en est l’inverse qu’il est besoin de la philosophie « classique ».

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