[Ce passage fait suite à En quoi consiste le bien commun ?, à Contre le cosmopolitisme et à  Modérément souverainiste. Cet article est donc à lire dans le prolongement de ceux-ci, le tout et quelques autres morceaux qui restent à écrire à ce jour formant un ensemble devant se ranger en une partie XII des « Questions quodlibétiques », Dans les entrailles du « dieu mortel », ou : contre les idéo-logies contemporaines. (L’ensemble sera republié en une pièce quand viendra le temps d’y mettre un point final). Pour des éclaircissements concernant le thème de la liberté, on pourra toujours se reporter à la partie X des « Questions quodlibétiques, qui en traite ouvertement].


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S’il nous est permis de comprendre la modernité comme le passage en philosophie d’une doctrine métaphysico-morale de la « loi naturelle » à une doctrine du « droit naturel », ou pour mieux le dire, si la modernité consiste en le développement d’une doctrine de la « loi naturelle » telle que celle-ci dépend des « droits naturels » de l’individu « prééxistant » à la vie politique, nous devrions alors dire que l’idéologie contemporaine des « droits de l’homme » « et du citoyen », est une radicalisation vulgaire de certaines thèses fondamentales de la philosophie politique moderne, radicalisation qui consiste essentiellement en l’abandon silencieux du « thème » de la « loi naturelle ». Car la philosophie politique mettons, de John Locke considérait encore qu’elle doive rendre compte de la « moralité » de ce qu’elle avançait, même à considérer son but politique. En revanche, les « droit-de-l’hommistes » contemporains semblent considérer comme évident que le respect des « droits de l’homme » est non seulement moral, mais peut-être encore, le critère de toute moralité politique. Le « droit-de-l’hommisme » est un pur moralisme, en ce sens qu’il s’avance comme moral, sans même vouloir se donner la peine de le démontrer. S’il y a un indice de la décadence occidentale dans l’histoire, c’est là qu’il réside le plus clairement : dans le consensus le plus vaste autour de « valeurs morales » qui ne relèvent ni de la philosophie à proprement parler (comme recherche du bon mode de vie), ni de la théologie chrétienne (comme compréhension de la foi en un Dieu Créateur, de la création et du mouvement de « retour » de Ses créatures vers Lui, ou de ce que les théologiens chrétiens appellent « l’économie du Salut »). Ni d’Athènes, ni de Jérusalem : en ce sens déjà, le « droit-de-l’hommisme » pourrait être appelé une « idéo-logie » (politico-morale). Le « droit-de-l’hommisme » tient lieu d’une théorie de la justice politique. Mais plus encore, il se veut une théorie de la « liberté individuelle », en ce sens que les « droits » qu’il entend exhiber et défendre envers et contre tout sont prédicables de l’individu, exprimant ou permettant d’exprimer sa « liberté » face à tout ce qui, allant contre ses « droits » (ou même simplement susceptible d’aller contre ses « droits »), le menace donc d’ « oppression ». La justice politique que le « droit-de-l’hommisme » semble exprimer ne consisterait donc au fond qu’en un rejet de l’ « oppression ».

Evidemment, le rejet d’une telle « oppression » ne semble pouvoir se produire, dès aujourd’ hui ou compte tenu de la réalité politique dans laquelle vivent les hommes, que par une législation au service de tels « droits » (et c’est ainsi que les « droits de l’homme » deviennent « droits du citoyen »). Il y a là au moins un paradoxe : le rejet de l’ « oppression » passe par des lois civiles qui sont nécessairement coercitives. Et encore un autre : de telles lois sont nécessairement l’œuvre d’une minorité, ou tout-un-chacun n’est pas législateur. Un aspect important de la critique marxiste des « droits de l’homme », celle exprimée dans La question juive, suppose justement de comprendre que Marx considère ce paradoxe comme une véritable contradiction : l’homme à qui l’on reconnaît des « droits » tels que ceux-ci sont gravés dans le marbre des constitutions dont les lois civiles découlent, alors empreintes de leur respect, le tout « assurant » leur respect effectif n’est pas moins aliéné que son ancêtre qui ignorait et dont on ignorait ses « droits ». Il y a du Rousseau chez Marx, dans ce refus de se laisser aller à considérer que le sommet de la liberté individuelle puisse être atteint par la « culture politique » de ses « droits » : ces deux penseurs politiques en pincent beaucoup plus pour la liberté individuelle. Comme chez Rousseau, chez Marx le problème politico-moral principal est celui qui consiste à concilier la liberté individuelle et les exigences de la vie collective. Mais où Rousseau persistait à penser une tension insurmontable entre ces deux « phénomènes » et a toujours pris le parti de l’individu (d’où la « démocratie » rousseauiste, et son approximation la plus poussée de la liberté individuelle véritable), Marx en revanche, considérant que la contradiction était tout à fait inévitable dans l’histoire, s’en est remis à l’avenir qui doit nécessairement selon lui, déboucher sur une « société sans classe », tout à fait libre et parfaitement égalitaire (où la notion d’ « égalité » se déduit de celle de « liberté » individuelle, et jamais l’inverse, comme chez Rousseau et conformément à toute la tradition de la philosophie politique moderne, du reste), c’est-à-dire, sur un mode de vie où toutes les contradictions qui marquent l’histoire du genre humain auront disparu.  Revenons-en à notre « droit-de-l’hommisme » : par contraste d’avec la pensée politique de Rousseau, ou d’avec l’historicisme messianique de Marx, le « droit-de-l’hommisme » n’exhibe la notion de liberté individuelle que pour soumettre tout individu à la seule loi civile, à la seule condition que celle-ci garantisse de tels « droits ». Le bon mode de vie, le mode de vie propre à l’homme ou digne de l’homme est celui dans lequel ses « droits » sont garantis, soit un mode de vie politique. La destinée humaine ne peut s’accomplir que dans la mesure où s’élabore un certain « régime », celui qu’on pourrait appeler dans l’esprit de la pensée de Nietzsche, comme celui convenable au « dernier homme ». A cet égard, le « droit-de-l’hommisme » contemporain est la « religion civile » dont la philosophie politique rousseauiste avait besoin pour « se réaliser ». Une « religion » qui consiste à croire que la solution au « problème humain » est d’ordre politique et qu’elle est à portée de main, « réalisable » par les « bonnes institutions », c’est-à-dire par des moyens techniques. Une « religion » qui là encore, « établit la sainteté des lois » qui sont proclamées dans ce but. Bref, Marx avait au moins raison sur ce point que les « droits de l’homme et du citoyen » proclamés au moment de la Révolution Française sont de l’ordre de l’ « idéologie », mais en ce sens plus restrictif que celui que ce terme revêt chez Marx, à savoir, en ce simple sens qu’ils sont l’expression d’un culte de la loi civile, permettant merveilleusement bien de remplir une fonction de justification de tel ou tel régime politique dit « libéral ».

Le « droit-de-l’hommisme » débouche donc tout naturellement sur un « légalisme » : le salut par la politique, et le salut politique par la législation. De toute évidence, une telle défense de la liberté individuelle est contre intuitive : on croirait plus facilement que la liberté individuelle serait mieux garantie par un mécanisme de « délégislation », ou du moins, par les silences de la « loi ». Mais c’est que nos « droits-de-l’hommistes » sont autant de moralistes, ne l’oublions pas : eux ne défendent pas la « liberté individuelle » pour elle-même, mais ils la défendent dans une perspective morale, à peine réfléchie, mais tout de même (et même qui compte d’autant plus qu’elles n’est pas réfléchie : c’est ainsi qu’elle est le cœur de l’idéologie en question ou son ardeur agissante). Si les « droits-de l’hommistes » pensaient « plus amoralement » (autant que cela soit possible), on ne voit plus qu’ils pourraient ni justifier leur espoirs, ni s’opposer justement à ses adversaires. Ils devraient alors rejoindre le camp des anarchistes « nihilistes » du XIXème siècle, ou du « logicisme » des « libertariens » d’aujourd’hui – nous voulons dire : consacrer tout à fait leur rupture d’avec le thème « classique » de la « loi naturelle », abandonner à la fois la considération du naturel et du juste qui ressort de la considération de l’ordre de la nature, pour ne plus que s’abandonner à une fascination morbide pour « l’absurdité de la vie » ou à un « fondamentalisme logique » qui se veut la « mesure réelle » (par-delà la nature, et principe de ce qui apparaîtra comme « l’ordre légitime » des « choses humaines ») de toute morale politique ou (pourquoi pas ?) de toute morale, de la légitimité de toute construction politique et sociale présente ou à venir. En choisissant l’une ou l’autre de ces deux options, ils en resteraient certainement dans l’ordre de l’ « idéologie ». En se transformant en « libertarisme », le « droit-de-l’hommisme » pourrait même rester un « légalisme », et pourrait encore se parer de se dévouer au « bien commun », en un sens. Mais cessons-là ces propos ironiques et sarcastiques. Nous ne voulions que souligner le fait que le « droit-de-l’hommisme » est un obstacle à la promotion de la liberté individuelle, si celle-ci ne peut tolérer un processus de légalisation outrancier, et que pour savoir en quoi consiste la liberté humaine, quel est son rapport avec la morale, avec la politique, bref, avec « les lois », encore faut-il s’être sérieusement posé la question, si l’on ne veut pas se retrouver à affirmer sans raison, et se condamner à vivre dans l’absurdité personnelle et institutionnalisée. Disons-le clairement, le « droit-de-l’hommisme », fondamentalement, en viendra toujours à un « étatisme » forcené, et nous sommes fondés à nous en inquiéter ne serait-ce que dans la mesure où nous « valorisons » sans trop y penser, la liberté individuelle, et d’autant plus autorisés à nous y opposer dans la mesure où nous comprenons en quoi consiste réellement la liberté humaine et la liberté politique (du point de vue d’une compréhension « classique » de la nature des « choses humaines », compréhension tout à fait réfléchie, naturelle et morale à la fois).

L’ « étatisme de secours » auquel conduit le « droit-de-l’hommisme » n’est pas le seul de ses méfaits, ni le plus détestable, loin s’en faut. Le « droit-de-l’hommisme » en effet, radicalise les positions qui étaient celles de la philosophie politique moderne : où celle-ci voyait encore que la solution au « problème humain » est nécessairement plurielle, fonction de la pluralité des communautés politiques dont les hommes font partie, le « droit-de-l’hommisme » ignore tout à fait cette pluralité, sauf à en tenir compte dans son action pratique. En tant qu’ « idéal », le « droit-de-l’hommisme » n’espère que le respect « universel » des « droits de l’homme ». Il a d’ailleurs désormais son « Organisation des Nations Unies » et ses « Lois internationales » pour être assuré que le « légalisme » qu’il promeut puisse s’établir à l’échelle mondiale, s’imposant dans tout « Etat », d’au-dessus de l’Etat si ce n’est par l’Etat. Ce n’est pas seulement l’aspect « individuel » de la liberté que le « droit-de-l’hommisme » menace, mais aussi bien son aspect « collectif », ou pour mieux le dire, politique. En fait, le « droit-de-l’hommisme » est un « idéal » et un « projet » tout à fait cosmopolite, visant à s’imposer à tout-un-chacun (ce qui en fait un collectivisme en toute rigueur de termes), et à toute communauté politique. Il est lui-même un soutien non négligeable et un faire-valoir du cosmopolitisme contemporain, du « projet » de construction d’un « Etat Mondial ». [Pour mieux le dire, le cosmopolitisme contemporain est l’aspect plus technique d’un « idéal » et d’un « projet » politique qui ne peut trouver sa justification que dans un « droit-de-l’hommisme » tout à fait universaliste, dans la mesure où ces deux idéo-logies proviennent toutes deux d’une même modification des thèses de la philosophie politique moderne, modification survenue après et à partir de l’œuvre de Hegel, au moment où certains ont considéré en toute rigueur de termes le point de vue historiciste qui était le sien, soit : quand on a commencé à penser l’histoire du genre humain dans son ensemble, tout en maintenant que le déroulement de cette histoire révèle quelque chose comme le bien de l’humanité. Mais comme on abandonnait alors silencieusement la nécessité de parler depuis un « moment absolu », pour pouvoir juger d’un tel bien humain et politique, ceux qui re-prenaient en la transformant la pensée de Hegel se sont condamnés à devoir tenir pour « évident » ce qu’ils conservaient de cette pensée sans pouvoir plus le justifier. On a alors dû repenser quelque peu la déjà vieille expression des « droits de l’homme et du citoyen » en l’expression de « droits de l’homme » simpliciter, tandis que les meilleurs des experts magiciens responsables d’une telle œuvre se sont quelque peu donnés la peine de repenser a minima les fondements anthropologiques de tels « droits de l’homme » (l’œuvre de Fukuyama fait histoire, à cet égard)].

Ceci étant posé, pour ainsi dire, dialectiquement, nous pouvons clarifier notre propos. Nous nous opposons au « droit-de-l’hommisme » parce que nous tenons que cette « idéo-logie » des « droits de l’homme » « et du citoyen » est une menace à prendre tout à fait au sérieux contre la liberté humaine et contre la liberté politique. Ils sont le signe d’un oubli du politique comme domaine fondamental des « choses humaines », la prise en compte du politique en tant que tel étant peut-être a contrario, la leçon la plus profonde à prendre de la philosophie politique « classique ». Le « droit-de-l’hommisme » ne prend en compte, dans l’ensemble des « choses humaines », que leur aspect strictement humain, puis culturel. Il n’admet qu’un aspect individuel et un aspect collectif des « choses humaines ». Il ne tolère qu’un projet « individualiste » et « cosmopolite ». On peut bien qualifier de « politique » un tel « projet » et un tel « idéal » si l’on veut. Mais il n’empêche qu’en un sens plus propre du terme, celui qui fait du politique une « condition naturelle » de la vie de tout homme, qui le lie à certains plutôt qu’à d’autres, et encore, qui fait que ceux-ci se gouvernent ou sont gouvernés ensemble indépendamment de ceux-là, le « droit-de-l’hommisme » ignore tout à fait le politique. Ignorant le politique, il ignore le sens spécifiquement politique de la notion de « bien commun » ; car le politique est précisément le cadre du « bien commun », par distinction (non par opposition) d’avec le bien particulier, pour ne rien dire de ce qui est le bien purement et simplement. Ignorant le « bien commun », il ne se donne les moyens que de « projeter » un substitut de « bien commun » (en l’occurrence, son cosmopolitisme, où la « condition politique » dans laquelle les « droits de l’hommes » seraient universellement garantis).

« Pour le meilleur » pourrait-on croire (par l’examen d’une véritable « ruse de la raison », ou d’un miracle qui ne dit pas son nom) ou surtout « pour le pire », devrait-on dire. Car à bien des niveaux le « projet » qui est le fruit de cet « idéal » en revient à contrecarrer toute action politique authentique, et d’abord, toute action authentiquement politique. Nous voulons dire : toute action politique qui est en mesure de tendre vers l’accomplissement du bien commun propre à la communauté politique où elle se donne cours, et surtout, l’action politique la plus conséquente, celle qui tend consciemment vers le bien commun qu’elle connaît. La liberté politique, du point de vue de son origine comme de sa fin, en tant qu’elle ne consiste qu’en ce mouvement vers sa fin qu’est le bien commun, en son accomplissement, n’a jamais été si près de s’éteindre (et mondialement) que maintenant. Quant à la liberté humaine, elle est elle aussi en danger de mort, en tout ce qu’elle tient de la liberté politique, d’abord, et encore, en tout ce qu’elle tient de la mise en route vers la compréhension la plus poussée possible de ce qui est et de la « loi naturelle ». D’ici à ce que soit réalisé le « projet » du « droit-de-l’hommisme », c’est son « idéal » qui la menace, qui rend aussi difficile que possible le déploiement de l’intellectualité humaine conformément à sa fin, tant sa force persuasive, et le mimétisme qu’il inspire le rend prompt à tenir lieu de toute philosophie même chez ceux qui font le plus preuve d’un « naturel philosophe », pour ne rien dire de son emprise « religieuse » sur les communautés politiques elles-mêmes en lieu et place de la philosophie. Qui nierait que ce « moralisme de l’évidence » qui s’est fait culture universelle est l’opposé théorique et pratique de la philosophie et donc de la philosophie politique ? Pour parler avec les mots et du point de vue de la philosophie « classique », celui-ci comme il se donne à voir, serait à ranger parmi les pires des maux au regard de ce qu’est la destinée humaine (en son aspect politique mais encore et surtout, en son aspect plus particulièrement humain): une justification de la tyrannie et du plus grave désordre possible dans le domaine des « choses humaines ». Ou en formule : une éducation perverse.

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