En raison du triomphe dans les esprits de l’ « idéal » cosmopolite, et de la réalisation de son « projet » par-delà toute communauté politique, tout courant intellectuel et politique « nationaliste » ou « souverainiste », pour employer les mots de l’époque, fait effet de contrepoids salutaire. Néanmoins, l’adhésion à un projet politique de ce type ne se peut faire que dans la mesure de sa bonté. Que voulons-nous dire ? D’abord, que dans la mesure où il est un contrepoids au « projet » cosmopolite, il est un retour à la considération du bien commun de telle ou telle communauté politique où il est entendu qu’il s’exerce. De ce point de vue, il semble qu’on ne puisse être que « souverainiste », et sans réserve. Mais ce qu’exprime l’expression de « bonté politique » ne contient pas la seule saisie de notions théorico-pratiques telles que celle de  « bien commun ». D’abord parce que le bien politique n’est pas une « idée », mais bien l’ensemble des solutions aux différents problèmes politiques. Ou encore, parce que le bien politique n’est pas le seul but de l’action politique, mais encore les l’ensemble des moyens qui conduisent à ce but. De ce point de vue, la bonté politique du projet « souverainiste » est relative au contenu théorico-pratique qu’un tel projet se veut mettre en œuvre, et nous ne pouvons nous en revendiquer qu’en fonction de ce contenu. Pour le dire d’un mot, tout « souverainisme » est bon en tant qu’il s’oppose au projet cosmopolite, mais il n’est bon pour la communauté politique qui l’applique que dans la mesure où le contenu qu’il porte est celui conforme au bien de cette communauté politique. Pour être bon, tout « souverainisme » ne se suffit pas à lui-même, mais il se doit de permettre une action politique telle qu’elle conduise véritablement au bien commun, et d’abord, il se doit de connaître ce en quoi consiste ce bien commun.

Il y a donc deux écueils à toute profession de « souverainisme », deux écueils nous semble-t-il, qu’il se doit d’éviter pour ne pas devenir lui-même un « programme » et une « idéo-logie » aussi dédaignables que ce qu’il combat verbalement. Le premier écueil est celui qui consiste à ne considérer que son anti-cosmopolitisme, comme si la condition de possibilité de la saisie du bien commun de telle ou telle communauté politique pouvait être confondue avec le/son bien commun lui-même. Le deuxième écueil, qui revient au même, est celui qui consiste à penser que le bien commun d’une communauté politique ne consiste qu’en ce qu’elle est « souveraine », ou qu’en ce que le mode de gouvernement de telle communauté politique peut être dit « souverainiste ». Ceux qui se laissent aller à une telle facilité de pensée, le font le plus souvent en raison de l’importance exclusive qu’ils donnent à la « liberté » en politique. La liberté humaine est certes un bien, et un bien commun lorsqu’il s’agit de la liberté qui se dit d’une communauté politique dans son ensemble. Mais elle est aussi, au regard du bien commun en tant que fin que vise l’action politique, un moyen dont la bonté dépend de cette fin. C’est lorsque le « souverainisme » se pense comme condition de possibilité du bien commun, soit en un sens, comme principe dans l’ordre de l’action politique, qu’il tend à oublier qu’il n’est pourtant qu’un moyen pour mettre en œuvre ce bien commun, parce qu’il tend alors à oublier que ce bien commun ne dépend pas de lui-même, mais de sa capacité à le mettre en œuvre, et encore et surtout, qu’il ne lui appartient que de saisir en quoi consiste ce bien commun, tel qu’il est, pour pouvoir le mettre en œuvre pour de bon. A cet égard, la tendance « populiste » dont il est tant reprochée à tout « souverainisme » de faire preuve, si elle n’est pas un reproche totalement injustifié, nous semble n’être qu’une réaction exagérée au mal politique que représente réellement le « projet » et l’ « idéal » cosmopolite.

Mais si ce n’est pas le mal auquel nous nous opposons, qui nous permet de mesurer le bien politique que nous visons, si nous ne nous contentons pas de principes abstraits, mais que nous désirons vraiment que soit réalisé le bien commun de notre et de toute communauté politique (maintenant une différence salutaire entre l’ordre de la pensée et celui de ce qui est comme de ce qui doit-être, différence dont la négation est de l’être de toute idéo-logie – Aristote le disait déjà, qui faisait remarquer que les sophistes croient au pouvoir intrinsèque des mots), si nous nous ne nous laissons pas aveugler par la bonté de la liberté politique au point d’aller jusqu’à penser qu’elle est la mesure du bien commun, nous nous devons alors de faire preuve d’un « souverainisme modéré ». Par cette expression, nous ne voulons certainement pas dire que de nous devons compromettre notre « souverainisme » avec son opposé cosmopolite. Nous ne voulons dire qu’une chose : que c’est en raison de notre compréhension de ce en quoi consiste (tout formellement) le bien commun, compréhension qui suffit à régler son compte théorique à l’ « idéal » cosmopolite, qui nous conduit à adhérer au « souverainisme », et que par conséquent, cette adhésion n’est certainement pas « inconditionnelle » de notre part.

Et ce n’est qu’ainsi que notre « souverainisme » évitera de se transformer en pure tyrannie des mots au regard de toute prudence (pour ne rien dire de ce qu’il en est au regard des exigences de la sagesse), ni en une sorte de machiavélisme permanent de la « raison d’Etat » au regard des autres communautés politiques avec lesquelles il aura à composer, ni en une sorte d’étatisme (collectiviste) qui méprisant le bien commun, méprise aussi bien le bien particulier de ses membres. Car si toute la misère de l’ « idéal-projet » cosmopolite consiste en ce qu’il se prend pour le bien de l’ « humanité » indistincte, ou comme la réalisation-même de la « destinée humaine » (telle qu’il la comprend, c’est-à-dire comme « histoire mondiale »), la grandeur du « souverainisme » consiste précisément en ce qu’il nous met en voie de respecter les exigences du bien commun à tous les niveaux où celui-ci fait son apparition, ainsi qu’en toutes les subtilités particulières qui le font être. Le « souverainisme » actuel semble être la conséquence de la re-découverte de la vie politique comme domaine propre (la victoire idéologico-politique de la modernité nous contraint à réinventer la roue). De cette re-découverte, on peut et on doit inférer de la validité de notions telles que celle de « bien commun ». Mais on ne saurait juger à cette aune de tout le sens qu’il convient de donner à une telle expression, car pas plus que l’homme, la communauté politique n’est la mesure de toutes choses.

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