socrate11

[Arguments dialectiques]. Selon l’opinion commune, le bien public s’oppose au bien privé, ou le bien commun au bien particulier, comme le collectif à l’individuel, ou le général aux particularités. Pourtant, on devrait alors bien remarquer que le général ou le commun ne se découvrent qu’à l’examen du particulier. Il semblerait alors que particulier ne s’oppose qu’à la totalité – et encore faudrait-il reconnaître que cette opposition apparente est une véritable distinction, car une partie ne se dit que du tout dont elle fait partie, et que ce tout les inclut toutes ; et de ce point de vue du tout, celui-ci est plus que la somme des parties (soit peut-être : la totalité), car il inclue dans sa définition leur ordre, leurs relations. Voyons cela de plus près.

On pourrait croire que le commun est la somme des particuliers, ce qui serait le confondre avec la totalité quantitative, et à terme, penser que le particulier n’est rien d’autre qu’une fraction de cette totalité indifférenciée. Le commun ainsi conçu serait la négation de la particularité du particulier, ou de la différence. Et à l’inverse, s’il n’y avait pas de cette particularité, il n’y aurait pas de commun, mais plutôt une totalité indifférenciée. Le commun semble donc être ce qu’il y a de commun entre une pluralité de particuliers, ou le caractère identique des choses particulières. S’il n’y avait en effet, que la particularité des particuliers, ou la différence pure, il n’y aurait pas de commun. Doit-on penser le rapport du particulier au commun comme celui dans les choses particulières observables, d’un caractère commun  et de différences ? Ou doit-on au contraire le penser comme présidant aux choses particulières, et s’insérant en elles, pour ainsi dire uniformément, formant un caractère identique dans les choses particulières, en même temps que laissant les différences apparaître entre chacune d’elles ? Les deux réponses possibles expriment toute la différence entre la pensée « réaliste » d’Aristote, comme réponse affirmative à la première question (prééminence de ce qui est,  causalité par éminence, et conceptualisation des « formes substantielles »), et la pensée « intellectualiste » du néoplatonisme (prééminence de l’intellect-étant, causalité transcendante, dualisme forme/matière). Dans ces deux optiques, de toute façon, on pouvait à la fois rendre compte de la différence entre l’être particulier et l’être commun, et maintenir dans la pensée leur unité par la relation, parce qu’on pensait le tout comme distinct de la totalité, quoiqu’on pense des modalités des relations entre les différentes parties du tout.

L’opposition (devenue) commune entre le « particulier » et le « commun » roule en réalité sur une opposition plus profonde entre « l’individuel » et « le reste ». Une chose individuelle est plus qu’une chose particulière : plus qu’une certaine unité, elle est l’unité indivisible. Pour la même raison, elle est indifférenciée : chaque unité est forcément du même matériau, et se laisse appréhender par-là et seulement par là. (La saisie d’une chose individuelle ne nécessite qu’une saisie de la totalité et non pas une saisie du tout). Une chose individuelle est donc bien moins particulière qu’une chose particulière. Ce qui se distingue alors de l’individuel est donc le collectif (ou un « commun » substrat), dont une chose individuelle fait partie (en ce sens précisément déterminé, une chose individuelle est une chose « particulière »). Mais il existerait encore un collectif autre que la totalité indifférenciée, et c’est ce que nous pourrions appeler « le total », soit : les principes ou les lois régissant le collectif au sens de totalité indifférenciée comme de chaque chose individuelle qui en fait partie. Ne dit-on pas de tels principes ou de telles lois qu’ils sont « universels » ? (à défaut d’être les principes du tout, au sens d’ensemble organisé des choses particulières).

Plutôt que d’opposer le « particulier » au « commun », ou l’ « individuel » au « collectif », il faut au contraire considérer que la conception du  « commun » s’oppose à celle de l’ « individuel », comme celle du « particulier » s’oppose à celle du « collectif ». Il faut aussi bien « choisir » entre une vision d’ensemble selon laquelle il y a du particulier et du commun, et une autre selon laquelle il y a de l’individuel et du collectif ; entre compréhension de la pluralité (des choses : particulières et différenciées) dans l’unité, ou compréhension d’une pluralité (des choses individuelles pour ainsi dire, « uniformes ») par (principe) et à partir de (fondement) l’unité.

Bien qu’on puisse déjà voir comment de ces points intelligemment traités, les réponses apportés à ces questions logico-métaphysiques sont grosses de conséquences dans le domaine plus restreint de la philosophie politique, nous ne voulions les aborder qu’à fin propédeutique, pour une meilleure compréhension de problèmes proprement politiques, et non pas à fin de déductions théoriques. Disons donc simplement que sauf maladresse de langage, le bien commun et le bien particulier ne s’opposent pas l’un à l’autre, du point de vue de ce tout qu’est une communauté politique dont un homme fait naturellement partie, mais seulement d’un point de vue « individualiste ». Et de ce point de vue, on n’en vient pas seulement à opposer le bien privé au bien public, mais éventuellement, à dissoudre l’un et l’autre dans un « bien collectif » tout à fait commun. Les penseurs « collectivistes » comme Marx le savaient bien, qui avaient fait leurs classes de philosophie : l’individu par définition n’est qu’une partie d’un ensemble collectif (d’une « classe sociale », d’une « société », d’une « nation » donnée, pensée comme « masse indifférenciée »). Nos économistes « individualistes » le savent aussi bien, qui parlent de « l’acteur économique », ou de tout-un-chacun. Ceux qui s’acharnent à revendiquer les « droits » de l’individu face à tout ce qui risquerait de les mépriser feraient bien d’en tirer une leçon, et de préférer s’entendre à promouvoir l’aspect particulier du bien dans le cadre de la communauté politique. Autrement ils se mettent en position sans même le savoir, de balancer constamment entre un espèce d’anarchisme ou « droit de l’hommisme » et un collectivisme plus tyrannique qu’autoritaire en ceci qu’il apparaît comme nécessaire (mécanique), ou plutôt, ils se mettent en position de nous proposer constamment de nous en remettre (de nous laisser aller) à la fois au tout collectif et au tout individuel. Ce sont les mêmes à l’inverse, qui sont désireux de promouvoir le bien particulier et le bien politique.

Dire que le particulier et le commun ne s’opposent pas est déjà dire que le bien particulier et le bien commun ne s’opposent pas, s’il est vrai que le rapport entre le bien et le commun et le même que celui entre le bien et le particulier, soit : un rapport analogique. Outre l’ « individualisme » strict qui ne pense le bien que comme individuel (et donc en définitif, comme collectif dans les deux sens de total et de totalité explicités plus haut) une conception plus « métaphysique » du bien comme être collectif serait aussi fatale à la promotion de tout bien (public et privé). Supposons que l’on comprenne « le bien » comme une pure forme collective (ou « séparée » et « devenant commune ») com-prenant tout « bien » possible (particulier et politique), celle-ci serait telle qu’elle empêcherait de voir et saisir le caractère commun du bien dans tel ou tel autre bien concret. Or le bien politique est de cet ordre, celui du bien commun par rapport au bien particulier. Mais encore, il est lui aussi toujours un bien particulier : ce bien-ci, et de cette communauté politique-là. Une telle conception du bien s’imposerait donc à toute activité humaine plutôt qu’elle ne proposerait à chaque homme et chaque communauté politique de viser les biens concrets (ceux précisément, qui leur sont particuliers et communs à la fois). Elle préfèrerait d’ailleurs, être réalisée à l’échelle de l’humanité plutôt que de celle des « choses humaines », ou pour parler plus clairement, elle appellerait un « collectivisme mondial » plutôt que de voir une pluralité de visées de biens concrets (politiques et particuliers). L’unité totale du principe appellerait l’unité totale de sa réalisation. Quoi qu’on en pense trop rapidement de nos jours, ce n’est pas tant Platon à qui l’on pourrait prêter ce genre d’idées « politiques », mais nos contemporains pétris de kantisme et d’hégélianisme, emportés par leurs désirs de réalisations grandioses telles qu’un « droit international » (ils veulent dire : des « lois internationales ») ou un « Etat mondial ». Tant que le couple infernal individualisme/collectivisme ne souhaitait copuler que dans le cadre de nos (déjà) anciens Etats, les maux qu’ils représentent (en leur opposition sur le terrain pratique, à ce que s’accomplisse le bien commun et particulier) étaient limités au cadre de ces Etats. Désormais, la menace est universelle. Mais nous nous égarons, peut-être ; revenons à nos moutons. Nous voulions dégager une condition à cette thèse de la compatibilité du bien particulier et du bien commun, qui est le « caractère concret » ou naturel du bien dont il est question, soit pour mieux le dire, sa « convertibilité avec l’être », selon l’expression médiévale. Il n’y a de bien que les biens concrets, soit de l’être comme désirable et désiré, et le chemin qui permet que ce désir s’accomplisse. Le bien (particulier et commun) dont nous parlons est toujours le bien concret qui a un caractère particulier et un caractère commun, soit comme un bien politique soit comme un bien privé. Penser un quelconque « bien collectif » est au contraire propre à un quelconque « idéalisme » (soit rationaliste, soit matérialiste, soit relevant à la fois de ces deux tendances), qui com-prend ce qui est, plutôt que d’observer et penser ce qui est pour le comprendre dans son double caractère particulier et commun, cette approche seule permettant d’en dé-voiler la bonté naturelle (particulière et commune, privée et politique). Ceci nous montre aussi bien, qu’un tel point de vue « individualiste »/collectiviste ne s’impose pas, et même, qu’il doit être désavoué, précisément en raison de son inadmissible « idéalisme ». [Cette « raison » doit suffire ici, vu que ce n’est pas le lieu de traiter plus adéquatement de ce sujet proprement métaphysique]. Et que ses réalisations pratiques en termes de « bien politique » comme de « bien moral » sont tout à fait nuisibles [comme révélé par cette approche du concret, de ce qui est, qui est la nôtre et dont nous pensons qu’elle s’impose].

Nous n’avons évoqué le bien (particulier et commun, privé et politique) que sous l’aspect du tout, et des parties dans le tout, il nous reste à en parler sous l’aspect de la relation. Car si le bien commun consiste principalement en l’ordre d’un tout, cela revient à dire qu’il consiste précisément en les relations (naturelles) entre chacune de ses parties, ou au maintien de ces relations naturelles. Qu’est-ce qu’une communauté politique, si ce n’est un ordre, celui de relations entre ses différentes parties ? Un ordre, orienté vers ses fins ? Le bien commun est la justice. On voit par-là quel sens on devrait donner à ce terme de « justice ». La justice est d’abord la justice naturelle, celle que dévoile la recherche de la loi naturelle, fondée en l’ordre naturel. La justice est encore dans ce tout humain (et naturel) qu’est une communauté politique, cette vertu particulière qui consiste à traiter autrui excellement, ou plus généralement, à ce que les relations (naturelles et ainsi : bonnes) entre les hommes d’une même communauté politique soient maintenues et accomplies. Ces relations sont d’ailleurs aussi bien celles « verticales », entre les gouvernants et les gouvernés, que celles « horizontales », entre chaque membre d’une communauté politique. C’est pourquoi la justice politique n’est pas seulement constituée par l’existence d’un « ordre politique » quelconque, mais bien par un « régime juste », et absolument parlant, par « le meilleur régime », celui-ci étant celui qui vise la justice naturelle, en toutes ses composantes. La justice n’est pas non plus contenue par la seule forme de la loi civile, mais aussi bien dans son contenu, et surtout, elle n’est que dans le régime, ou l’ordre politique qui n’admet comme gouvernants et législateurs que ceux qui sont dignes de l’être. La loi civile, même ainsi comprise dans le cadre d’un régime conforme à la nature, et ordonnée par la loi naturelle, n’est pas non plus la seule forme de justice politique, ou de bien commun. Il y a encore ce qu’Aristote appelait « to dikaion », ou que l’on appellerait en bon français, « le droit ». « Le droit » ainsi conçu n’est pas « la loi » (civile ou naturelle) : il est l’art (juridique) de rendre à chacun la part (objective) qui lui revient, une part dont la détermination est l’objet d’une délibération dont la fin est la justice naturelle (id quod justum est).

En perdant de vue ce en quoi consiste le bien commun, l’Occident a perdu de vue ce en quoi consiste le bien particulier, à savoir, non pas tant que les hypothétiques « droits » de l’hypothétique individu soient préservés par un ensemble de lois toutes civiles et toutes collectives et malheureusement tout à fait réelles, elles, mais bien en ce que soit accomplie la justice dans la communauté politique par et pour chacun de ses membres, de chacun selon son rang (fonction de ses aptitudes particulières), et pour chaque-un comme membre de ce tout qu’est une communauté politique. Soit : en ce que la justice politique s’accomplisse, en son double aspect commun et particulier, et encore, que la justice politique se rapproche autant que faire se peut, de la justice naturelle.  Celui qui voudra bien méditer ces questions politiques dans l’esprit de la philosophie « classique » se rendra compte de toute la distance qu’il y a entre le bien humain et politique ainsi conçu et les réalisations politiques fruits de pensées politiques et morales individualistes et collectivistes dans lesquelles les communautés politiques occidentales (pour ne rien dire du reste du monde) se trouvent désormais.

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