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Il n’y a semble-t-il que de nos jours que l’on ait proposé le cosmopolitisme comme un projet politique idéal. Dans l’Antiquité, les stoïciens employaient ce terme pour désigner leur doctrine morale selon laquelle l’homme doit se conformer à l’ordre naturel ou à la loi éternelle qui régit ce monde, dont il fait partie. Dans cette expression de « cosmopolitisme », la loi éternelle était signalée par la loi civile, l’ordre du monde par l’ordre politique, et on proposait à l’homme de rentrer en lui-même pour se conformer à l’universel de la loi naturelle. On pourrait même aller jusqu’à dire, encore que l’enseignement stoïcien soit ambigu à ce sujet, que la vie conforme à la nature tenait lieu de vie politique. En tout cas, c’est la cité qui ressemblait au monde (ou semblait imiter le monde), et non pas le monde qui devait être une cité. Le cosmopolitisme d’aujourd’hui suit la pente inverse : il ne pense pas que la cité fasse monde (et peut-être qu’elle doive faire monde, en un sens), il ne pense ni un ordre naturel, ni une loi éternelle, ni que nous y sommes soumis et que la vie sage et vertueuse consiste à nous y soumettre par l’exercice de notre raison, comme les stoïciens de l’Antiquité ou nos humanistes de la Renaissance férus de stoïcisme. L’idée selon laquelle le monde doit être une cité est d’un « tout politique » que les stoïciens ignoraient, et qui va clairement à l’encontre de leurs principes, au moins en ceci que tout homme devrait, dans cette perspective cosmopolite contemporaine, devenir très littéralement un « citoyen du monde », plutôt que d’être simplement reconnu comme un « animal mondain ». Il n’y a à première vue qu’un point commun, peut-être, entre les deux doctrines, et c’est leur mépris pour la cité elle-même, ou du moins, leur volonté de dépasser le cadre de la communauté politique. Et là encore, on aperçoit une différence d’importance : les stoïciens entendaient dépasser ce cadre dans un registre moral et à des fins morales, tandis que nos cosmopolites contemporains ne veulent le dépasser que pour élargir le domaine politique aux dimensions du monde.

De même, les « impérialismes » de tout temps n’ont jamais voulu politiser le monde, mais élargir leur empire aussi loin que possible. Ce faisant, ils ne voulaient pas tant une unité politique mondiale dans laquelle ils aient vocation à se fondre, qu’une unité mondiale dominée par leur communauté politique particulière. Et encore : les théologiens et juristes de l’école de Salamanque, dont on pense de nos jours qu’ils sont les pères fondateurs d’un « droit international », non sans raison, mais de manière quelque peu irréfléchie, ne proposaient en fait qu’une solution aux problèmes qui surgissent entre les communautés politiques, ou mettons entre les Etats, à la lumière de ce qu’ils estimaient comprendre de la loi naturelle, qui ne ressort pas de l’ordre politique. Ni Vittoria, ni Soto, ni autres n’ont jamais estimé qu’il faille constituer une unité politique mondiale, ni même en réalité qu’il faille édicter à l’échelle mondiale, un « droit international ». Une lecture rapide de leurs œuvres montre bien vite, au contraire, qu’ils pensaient un tel projet impie, car pour le dire rapidement, Dieu seul est le souverain légitime (« en droit », dirions-nous) du monde dans sa totalité.  Ils ne faisaient que reprendre là l’enseignement chrétien, pensons-nous, mais plus, ils reprenaient l’enseignement le plus « classique », celui de Platon et d’Aristote, tel qu’exprimé dans le stoïcisme, surtout : chaque communauté politique doit tendre vers le bien, doit agir justement en son interne comme dans ses relations avec les autres communautés politiques, en considération de la loi naturelle, ou de la loi éternelle telle que comprise par les plus sages d’entre nous, qui selon les stoïciens est l’esprit du monde, et selon les chrétiens, l’expression de la sagesse du Dieu Créateur.

Tous ces auteurs mettons, « classiques », en dépit de leurs différences doctrinales métaphysiques et politiques souvent profondes, ne (nous) proposaient pas de faire régner « la paix universelle ». Considérant la pluralité des communautés politiques, ils savaient fort bien qu’à l’occasion, les règles de la justice politique doivent prendre en compte des situations extrêmes, de celles qui demandent des mesures peu communes, qui en temps normal seraient excessives et injustes, et dans des circonstances exceptionnelles, seraient tout à fait justes et modérées. Leur « projet » de justice entre les communautés politiques ne supposait pas une « loi » que toutes les communautés politiques respecteraient pour ainsi dire, mécaniquement, mais au contraire, une loi naturelle non contraignante, et qu’il était par conséquent fort improbable que toutes les communautés politiques respectent, même à n’en observer que les grandes lignes. C’est pourquoi il ne leur serait jamais venu à l’idée de proposer à l’une ou à l’autre, ni certainement à tous, de se désarmer, ou de lancer une politique « pacifiste ». Il a fallu attendre Kant, au moins, pour ce-lire. C’est que chez ce dernier, un « idéal » cosmopolite était né, qui pouvait donc prendre ensuite la forme d’un « projet ».

Le cosmopolitisme contemporain est un « projet », bien entendu, plutôt qu’une donnée observée. Cela ressort d’ailleurs de ses propres expressions : l’homme n’est pas encore un « citoyen du monde », tant qu’il n’y a ni cité mondiale ni lois mondiales ni gouvernement mondial. Pourquoi donc devrait-il en être ainsi ? Ou pourquoi le monde devrait-il devenir une cité ? Ou pourquoi le domaine politique devrait-il s’étendre aux dimensions du monde ? L’« idéal » cosmopolite prend d’abord la forme d’une unité de « projet » : les communautés politiques devraient s’entendre sur un « but ». Ce « devoir » est moral en un sens tout à fait particulier : il est un « but » moral, cela est assez évident pour que l’on n’ait pas à s’attarder sur la question ; et il est un « but » moral qui doit être efficace. Fiat justicia, pereat mundus ! Il ne s’agit pas de conseiller à toute communauté politique de suivre une loi naturelle qui ne peut être connue et suivie que par la libre activité de l’intellect, mais « il faut que » chaque communauté le fasse : le « but » est si impérieux qu’il force l’action. Le caractère persuasif des arguments des uns ou des autres des tenants de cette pensée « cosmopolitiste » ne doit pas faire illusion à cet égard : la persuasion n’est que l’aspect le moins fort de la contrainte. Il y a derrière tout cosmopolitisme un moralisme tyrannique en puissance. Ce n’est pas dire que ses tenants soient des « tyrans » en puissance. Du moins leur « projet » est-il « fondé en raison », au moins de leur point de vue, tandis que la tyrannie ne peut être raisonnable. Mais il faut bien remarquer que ce caractère raisonnable de leur doctrine est emporté par une ardeur toute passionnelle. Il en va ainsi, au fond, parce que précisément, ce « projet » repose sur un « idéal », et parce que cet « idéal » tend vers sa « réalisation », emportant ses tenants à l’excès, et nous avec eux. Il faut beaucoup de sagesse, disait Montaigne en substance, pour savoir quand il convient de s’en passer. Les tenants du cosmopolitisme n’ont jamais voulu dé-couvrir dans la nature des fins qu’il serait bon de suivre, et que les plus sages d’entre nous doivent conseiller aux autres et aux hommes politiques de suivre, ils ont voulu exprimer au contraire un tel « idéal », et ils pensaient dès-lors, que cette expression tout à fait nouvelle était d’elle-même un signe des temps, que l’heure était venue qu’il se « réalise » (ce qui n’avait jamais été le cas), que l’on devait dès-lors hâter cet avènement inéluctable, bref que nous étions entré dans « l’âge de raison » (nous l’humanité, ou du moins, nous européens, gardons la tête froide !). Cet « idéal » en effet, n’aurait pu être découvert dans les temps anciens, en raison d’un défaut de la philosophie de l’époque (selon eux) : celle-ci ne formait pas d’ « idéal », empêtrée qu’elle était dans sa naïveté métaphysique « réaliste », et surtout, parce qu’elle considérait de simples fins naturelles, plutôt qu’un genre de « causalité » qui permette d’y voir sa propre « fin » toute « spirituelle ». Ce n’est certes que lorsque l’on a « posé » quelque chose comme une « vie » individuelle comme fondamentale « cause efficiente », que l’on peut penser un « idéal », qui soit à la fois « fondé en raison », et « cause finale » telle qu’elle doive emporter les actions des hommes, puisqu’elle est inclue dans la « causalité efficiente » qui est et régit la « vie » de l’individu, de l’espèce humaine, bref, l’histoire des hommes et des communautés politiques. Les « classiques » au contraire posaient ce qui est et l’ordre des causes finales qui régit ce qui est, comme primordial par rapport à toute « causalité efficiente » (tant est si bien d’ailleurs que la notion même de « causalité efficiente » n’ait pas forcément été pensée chez eux tous). L’ « idéal » cosmopolite contemporain roule sur une conception de « l’histoire » des hommes, telle qu’elle en vient, et doit en venir à la « réalisation » de cet « idéal » cosmopolite. L’ancien sens de la destinée humaine prise et comprise dans l’ordre des choses, a fait place à une compréhension nouvelle d’une « destinée humaine » comme une sorte de « mécanique historique ». Et c’est dans la mesure où la morale est liée au registre de la « destinée humaine » que celle-ci n’apparaît plus que comme un déploiement nécessaire (« métaphysique » et moral) qui s’impose à la raison et à la volonté, et qu’il convient donc passionnément et en toute sagesse, d’imposer à tous parce qu’elle s’impose « réellement » et moralement. S’y soustraire ne serait pas seulement mauvais ou nuisible, mais impossible ; et quiconque se tient à l’impossible ne fait-il pas preuve à l’évidence, d’une intolérable bêtise ?

Résumons-nous simplement : c’est parce que le cosmopolitisme se fait, qu’il faut le faire. La complexité des fondements d’un tel « idéal » soutenant un tel « projet » ne suffit pas à masquer la faiblesse du résultat. Si d’aventure on pouvait montrer que le cosmopolitisme ne se fait pas, cela suffirait à ruiner l’injonction morale qui en découle. Or la détermination sans faille de ceux qui visent à transformer le monde en une cité et les hommes en autant de citoyens d’une même cité montre assez, malgré qu’ils soient plus proches que jamais d’y parvenir, que le cosmopolitisme ne se fait qu’à condition que les hommes ne se mettent à le faire, ou que « l’histoire mondiale » ne parvient à ce « but » qu’à condition de se l’être délibérément fixé. Bref, à exhiber une volonté dans l’histoire, on court le risque de laisser penser que cette volonté est en fait « humaine trop humaine », ou qu’il n’y a pas vraiment de « déterminisme historique ». Une telle argumentation serait bien sûr, par trop rhétorique, à moins qu’elle ne s’en tienne pas là, et surtout, à moins qu’elle soit bien fondée an-historiquement (en définitive), car autrement, elle aussi devrait en venir à accepter l’idée d’une « destinée humaine » comme « histoire », ou encore, d’une l’idée d’une « histoire » comme pourvue d’un sens tel qu’il conduit les hommes et leurs actions quoique chacun y compris les plus sages, (en) pensent et (en) fassent. Il ne s’agit pas tant d’exhiber la volonté ou l’intellectualité humaine (individuelle) contre un « déterminisme historique », vu que celui-ci en est le pendant (collectif), et l’écho amplifié, mais bien de refuser d’admettre que la réalité puisse être « historique », au nom du réel an-historique. Cela peut encore se faire de manière polémique et rhétorique, ou de manière tout à fait réfléchie, dans l’être de la philosophie « classique ». Dans ce dernier cas, on n’exhibe pas tant un « réel an-historique » que l’on ne le voit tel qu’il se donne à voir et tel que tout « historicisme » n’a jamais désiré le voir. Laissons donc ces considérations de l’ordre d’une « philosophie première » de côté, bien qu’elles nous importent au plus haut point, pour en revenir à notre réponse aux arguments des tenants de l’ « idéal » et du « projet » cosmopolite. Car ceux-ci désormais ne s’embarrassent même plus de justifications cohérentes, ou de tenir aux pensées qui sous-tendent leurs idées : il y a bien longtemps que les tenants du cosmopolitisme contemporain ne lisent plus Kant ni Hegel, mais qu’ils se contentent au mieux d’en ânonner les propos. Ils ne veulent plus que « faire », sans même se soucier de la portée de leur « projet ». Ces « nihilistes actifs » sont la preuve vivante du caractère irrationnel et nuisible de leur « projet », car celui-ci ne peut plus apparaître que comme « projet de projet », à la manière de l’européisme qui nous dit que l’Union Européenne qui doit être faite parce qu’elle doit être faite, au fond (et accessoirement, parce qu’elle apporterait tel bien politique ou tel autre). Il nous suffira donc de répondre qu’un de tel « projet » ne nous intéresse absolument pas, puisqu’il ne se prétend même pas intéressant, et que comme il nous concerne malgré nous, nous nous sentons obligés de l’empêcher de nous inquiéter, et peut-être même que nous nous devons d’en empêcher la réalisation, car il ne nous semble pas souhaitable que l’on s’emporte ainsi collectivement. Il nous suffira d’en rester là, parce que la sagesse populaire suffit, pour trancher la question en toute prudence. Et peu importe ici les raisons profondes pour lesquelles nous pensons que ces raisons rhétoriques sont justifiées ; elles suffisent: le « projet » cosmopolite ainsi exalté ne mérite même pas qu’on le discute, car il ne peut même plus tenir la conversation. On ne frappe pas un ennemi à terre, fût-il puissant dans toute sa faiblesse, on se recule pour se mettre en position de l’achever tout à fait s’il osait se relever.

Pour contrer intelligemment le cosmopolitisme « philosophique », il faudrait lui substituer la philosophie politique « classique », celle qui réfléchit sur l’ordre naturel, et sur la destinée humaine (pensée selon cet ordre) auquel la pensée contemporaine substitue l’histoire mondiale, et un sens de l’histoire. Il faut subtiliser le substitut, et substituer le substitut par l’authentique. A cette hauteur de réflexion, on aperçoit d’ailleurs fort bien en quelle pluralité de sens il est nécessaire de le contrer politiquement, et on s’en donne les plus beaux moyens, même si ceux-ci ne sont pas les seuls à notre disposition, ni même nécessairement les plus efficaces contre lui dans la situation actuelle.

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