Je viens de tomber sur cette interview. (Qui me rappelle ce dont il était traité ).

Il est sans doute, dans bien des cas, imprudent de chercher querelle à son propre camp, néanmoins, il me semble que le sujet abordé est trop important, pour que les opinions qui sont ici exprimées, et qui me semblent tout particulièrement discutables, ne soit pas discutées. J’ai de la sympathie naturelle pour tout partisan du « droit naturel » ou de la « loi naturelle » face  au « positivisme juridique » théorique et pratique dont nous ne souffrons que  trop. J’ai le plus grand amour pour la pensée de saint Thomas d’Aquin, et le plus grand respect pour les « thomistes » contemporains. Les efforts intellectuels et politiques qui sont les leurs sont immenses, outre les qualités dont ils font preuve. Mais justement, à vouloir défendre les conceptions de la philosophie « classique » ou de la théologie de saint Thomas d’Aquin en particulier, encore et surtout faut-il savoir de quoi l’on parle. Car dans le cas contraire on court le risque de ne penser qu’en partisan, d’une théologie ou d’une philosophie, ou bientôt, d’une idéologie.

Quoiqu’il en soit, l’auteur dont nous discutons les thèses, n’entend pas tellement parler en philosophe et en théologien, mais en historien. Il n’y a pas d’autre choix que de la connaître pour écrire l’histoire, et nous manquons très certainement de connaissances pour donner la réplique à notre auteur. Mais il faut aussi faire preuve d’un minimum de philosophie pour faire de l’histoire de la philosophie. Or c’est là qu’il nous semble que les quelques thèses défendues manquent de clairvoyance. Expliquer Hobbes ou Locke ou Machiavel par Luther c’est en faire d’emblée des produits de leur époque, et ne pas voir en eux des esprits libres, tout à fait capables d’avoir offert à l’Europe des pensées toutes rationnelles, sinon en leurs inspirations premières, du moins en leur cohérence, et surtout en leur cohérence dernière et proprement métaphysique.

Je n’entends pas nier l’influence du protestantisme sur l’histoire proprement politique de l’Europe, ni même comme vecteur de la « modernité »: il faudrait faire preuve d’une ignorance crasse ou d’une mauvaise foi extraordinaire pour refuser de l’entendre. Mais j’entends fortement relativiser toute thèse qui voit dans la « modernité » une déviance ou le fruit d’une déviance théologique. Il suffit pour se rendre compte que ce point de vue est biaisé, de se mettre à l’école de l’histoire de la philosophie, soit de faire preuve d’un peu de philosophie. Une interprétation adéquate de Hobbes ou de Locke n’est même pas nécessaire, seule l’est une approche adéquate de leurs œuvres, soit : qui ne préjuge en rien du contenu ni surtout du sens de ce contenu avant de l’avoir examiné (et proprement examiné, dans un deuxième temps), en en prenant connaissance. C’est là que l’on peut juger du caractère discutable du concept (si employé de nos jours) de « sécularisation ». Il est possible qu’il y ait eu dans l’histoire de la philosophie, « sécularisation » d’idées ou de doctrines chrétiennes ou plus précisément théologiques, mais cette thèse demande examen, car le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’est pas évidente.

Plus on l’examine en elle-même, sans se soucier d’y voir une quelconque « sécularisation », moins la « modernité » ou l’esprit de la philosophie politique moderne se prête à cette thèse, d’ailleurs. Ainsi les variations concernant la thèse de la « loi naturelle » ou plus généralement le sens et le contenu du « jusnaturalisme » des Anciens aux Modernes. Un examen à peine profond de la philosophie politique et morale de Hobbes montre bien la nécessité pour lui, de thèses de ce genre, quoique sa pensée puisse conduire à une désagrégation de tout « jusnaturalisme », pour peu qu’on y pense mieux. Sans doute en est-il ainsi parce que toute philosophie morale se doit de penser quelque chose comme la « destinée humaine », ou toute philosophie politique, quelque chose comme une « loi naturelle ». Les différences cruciales entre la philosophie « classique » et la philosophie « moderne » ne doivent pas faire illusion à ce sujet. Que la modernité ait conduit la pensée européenne à rejeter de telles thèses en définitive, ne fait que confirmer que ces thèses sont philosophiques: c’est une transformation de la philosophie de « classique » en « moderne » (cette transformation étant la modernité elle-même) qui nous a mené là. Le problème du « jusnaturalisme », ou de la « loi naturelle », de son sens et de sa découverte, n’est ni plus ni moins que le problème de la philosophie elle-même. Quant à leur origine historique, ces thèses sont évidemment philosophiques en un sens qui exclut le christianisme de l’affaire. Que le christianisme en général, et la théologie de saint Thomas en particulier défende un certain « jusnaturalisme » ne signifie pas que le « jusnaturalisme » appartient à la théologie, ni même que celle-ci en soit dépendante. Que le protestantisme luthérien apporte ou ait apporté de l’eau au futur moulin du « positivisme juridique » ne signifie pas non plus qu’il soit à l’origine de la philosophie politique moderne, et surtout pas si l’on considère de près le « jusnaturalisme » des pensées qui la composent.

Bref, cette thèse de la « sécularisation », appliquée à l’histoire de la philosophie européenne est exposée à de sérieuses difficultés, qu’elle ne (se) cache qu’en raison de son approche « historique » des choses intellectuelles. Au reste, nous ne disons pas « historiciste », car il semble bien que notre auteur comme tant d’autres partisans des mêmes modèles de pensée médiévaux et antiques n’ont recours à cette approche « historique » en raison d’un ensemble d’opinions selon lesquelles : la théologie chrétienne médiévale est la gardienne de la vraie philosophie morale et politique, et une autre serait porteuse des germes du « positivisme juridique », ou des « droits de l’homme » concomitants, bref, d’une fausse conception de la « loi naturelle », et à terme du rejet de cette notion au nom du « positivisme juridique ». Mais nous venons de rappeler que la théologie chrétienne n’a pas inventé ni le « jusnaturalisme » ni la thèse d’une « loi naturelle ». Abandonner la théologie chrétienne médiévale ne peut signifier la nécessité pour une théologie nouvelle de nous conduire au « positivisme juridique ».

Si nous voulons donner à nouveau du crédit au « jusnaturalisme », il n’est pas besoin de beaucoup d’efforts : il est facile de montrer qu’il s’agit au moins d’un mythe salutaire, ou de montrer que le « positivisme juridique » est le contraire de la sagesse. Mais quant à défendre telle thèse « jusnaturaliste », ou telle théorie « classique » de la « loi naturelle », cela requiert de faire preuve de philosophie. C’est tout le sens, le plus profond peut-être de la nécessité d’un retour aux Anciens, quelle que soit notre foi. Je vois bien que le christianisme catholique est la dernier bastion qui tienne encore à défendre un « jusnaturalisme classique »; j’aimerais simplement que les ses tenants ne réduisent pas sa défense à une simple défense de leur foi ou d’une théologie donnée, ou plus ambigu, à une condamnation d’une théologie donnée; et qu’ils sachent se hausser au-delà des questions simplement historiques. Bref, j’aimerais qu’ils se mettent à chercher et découvrir les véritables problèmes moraux et politiques dans l’histoire de la pensée européenne, au lieu de nous re-construire une simple histoire de la pensée européenne. Car il n’y a que ce-faisant que l’on peut chercher à établir une pensée juste, c’est à dire, une réponse vivante au problème de la « loi naturelle » et peut-être, qui s’exprime en un « jusnaturalisme » fructueux. Partisans d’un « jusnaturalisme » antique, il importe de nous mettre à la recherche du vrai, pour de bon.

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