Voilà que je tombe sur un article fort bien dit, presque au hasard. Le genre d’article qui vous pousse à retarder l’écriture et la publication d’un comparatif sur les sens de l’être chez Aristote et le sens de l’être chez Heidegger, pour partager hic et nunc quelques remarques.

  1. Il est vrai que les Lumières dans leur ensemble (sans ignorer leurs différences, et en leur ajoutant Rousseau, même si celui-ci s’en distingue) nient le dogme chrétien et plus spécialement catholique du « péché originel ». Mais il en va ainsi très logiquement dès-lors qu’ils rejettent la doctrine chrétienne dans son ensemble. Pourquoi alors, s’intéresser tout particulièrement à ce point-là ?
  2. Joseph de Maistre l’a fait, en catholique. Il en ressort que la critique des Lumières effectuée par lui est en définitive, théologique, ou du moins, chrétienne. Il est vrai que nul chrétien ne peut cesser de l’être au seul motif qu’il pense, et qu’on ne peut pas prétendre qu’il ne pense pas au seul motif qu’il est chrétien. Mais la question est plus précise : une critique des Lumières qui ne soit pas théologique est-elle possible ? Et une telle critique ne serait-elle pas plus efficace, en deux sens : plus accessible, car tout le monde n’est pas chrétien et ne croit pas au dogme du péché originel, et plus forte, car si les Lumières sont bien sorties du paradigme de la théologie, ou de la pensée chrétienne, la critique se doit pour être pleinement efficace, de se déployer aussi sur leur terrain. L’approche de Joseph de Maistre tourne en une apologie du christianisme, au comparatif. L’auteur de notre article justifie son approche par une référence à Pascal, apologiste chrétien notoire. Ces deux grands hommes et penseurs sont de fortes références, et nous n’entendons pas disputer avec eux. Nous voulons simplement montrer que leur approche des « choses humaines » n’est pas la seule possible, ni forcément la meilleure, philosophiquement et politiquement parlant. Pour le dire d’un mot, leur approche est religieuse, plutôt que philosophique, et telle qu’elle fait du dogme du péché originel le mystère capital sans l’acceptation duquel on ne peut que mécomprendre les « choses humaines ».
  3. Première remarque : La théologie n’est pas centrée sur l’homme, mais sur Dieu. Si elle parle de l’homme, c’est qu’elle le concerne, avant d’être concernée par lui. Dès-lors, la question du péché originel pour toute importance qu’elle est, n’est pas pour elle, de première importance. Ce qui est de première importance, c’est de pénétrer les mystères divins, et partant, d’expliciter en un sens la destinée humaine. Car Dieu est l’alpha et l’oméga de toute chose, et tout particulièrement de l’homme qu’il a créé à son image. De manière plus précise, et quoiqu’il en soit de la forme que prenne la théologie (franchement spéculative ou plutôt interprétative), celle-ci n’est pas non plus obligée de se déployer de telle sorte qu’elle explicite un dogme, sans considérer la nature des « choses humaines ». Chez saint Augustin, où le sujet est très discuté, la théologie reprend des thèses philosophiques en soi, car dès-lors qu’il s’agit d’expliquer le péché originel, il faut expliquer ce qu’est le péché, et ce qu’est le mal. Et c’est là que la philosophie s’est trouvée être d’un grand secours. Et tout particulièrement en christianisme, parce que la question du bien et du mal commis par l’homme, n’est pas réglée d’avance par une « loi de Dieu », mais les conseils évangéliques appellent un approfondissement intellectuel par l’homme. Dieu nous guide, il nous conseille, nous exhorte, il nous montre le but, un but que la pensée humaine n’aurait pas pu trouver, puisqu’il est Dieu Lui-même, dans toute sa transcendance. Mais justement, l’accent est mis sur la problématique de la « loi naturelle » (qui in fine, s’accomplit surnaturellement). Le coeur et tout le sens de la pensée morale chrétienne est fort bien résumé nous semble-t’il, par la formule augustinienne : « fecisti nos ad Te, Domine« , « Tu nous as faits vers-Toi, Seigneur ». Le péché originel et ses suites sont comme le revers de cette formule : l’homme s’acharne à ne pas aller vers Lui. Empruntons à Nietzsche une formule, qui nous permettre de nous figurer ce que nous voulons dire : « Nous n’aimons que nos penchants, nous n’aimons pas ce vers quoi nous penchons ».
  4. Nous disions « nous semble-t’il », car nous ne nous voulons pas paraître dire aux théologiens ce qu’ils doivent faire. Une telle intention serait fort audacieuse de notre part. Nous voulions simplement signifier notre amour pour l’intellectum fidei chrétien, pour la théologie patristique et médiévale, dont le modèle achevé nous paraît être la théologie de saint Thomas d’Aquin.  Celle-ci en effet, peut à bon droit philosophique, se revendiquer d’avoir conduit aux « noces du Ciel et de la Terre ». Et ainsi nous sentons-nous tout particulièrement concernés par elle, du point de vue qui est le nôtre, philosophique.
  5. Cela jette déjà une certaine lumière sur la question de l’abord de la pensée politique. Si celle-ci entend être autre qu’une apologie du christianisme, plus qu’une critique exclusivement chrétienne de thèses de philosophie politique, être une authentique philosophie politique dans le cadre de la théologie chrétienne et à des fins ultimement chrétiennes, il faudra qu’elle aborde ces thèses philosophiquement, dans un premier temps. Ce ne sont pas les conclusions de Joseph de Maistre ou de Pascal que nous rejetons, mais nous leur reprochons d’en partir au lieu d’y arriver. En d’autres termes, et plus simplement, il leur faut examiner les « choses humaines » par le questionnement. Un questionnement unifié au sommet, mais diversifié à la base. Ce qui ferait l’unité du questionnement serait son sommet théologique même (et en définitive, Dieu qui est l’Être) et par conséquent, une telle pensée serait de nature théologique ; mais encore, ce qui fera la diversité du questionnement, sera la diversité du concret à examiner (ce qui est). C’est ainsi que procédait saint Thomas d’Aquin, et c’est la raison pour laquelle un infidèle peut encore aborder son oeuvre comme un moyen de comprendre ce qui est, philosophiquement, tout en se rapprochant du christianisme (et qui sait, se laisser faire chrétien, se laisser aborder par Lui en abordant l’Être).
  6. Il importe donc de ne pas fermer la porte par principe à une critique philosophique des Lumières, comme de toute autre pensée politique certes hérétique mais aussi plus simplement dit, nuisible, à la vérité, au bien, à l’homme comme à Dieu. A ne pas s’enfermer dans un modèle chrétien de pensée, on se met alors en état d’apprécier la querelle des Anciens et des Modernes sur les questions humaines en général, et politiques en particulier. Les Pères de l’Eglise, les saints théologiens médiévaux n’ont-ils pas trouvé dans la philosophie antique de quoi formuler une pensée morale et politique, en un sens ? La Modernité n’est-elle pas un refus de la pensée antique au moins autant qu’un refus du christianisme ? Nous ne pensons certes pas qu’il y ait parfaite adéquation entre la pensée antique dans son ensemble et le christianisme, ni même entre une philosophie antique précise (celle d’Aristote ou de Platon par exemple) et la doctrine chrétienne. Mais nous pensons qu’il est au mieux pour la pensée chrétienne et bon pour la philosophie que la théologie se rappelle  que ce qui la sépare de la Modernité est aussi ce qui la rapproche de la philosophie antique, et que ce-considérant, elle entreprenne de bâtir à nouveau une cathédrale intellectuelle dans laquelle la philosophie bénéficiera de la charité surnaturelle chrétienne, et la théologie de l’intellectualité naturelle de la philosophie.
  7. Au reste ce sont là des vœux adressés aux chrétiens, et déjà des vœux pieux. Car il faut sans doute être chrétien pour pouvoir les apprécier, et pour pouvoir y répondre. Pour les autres, les héritiers d’Athènes orphelins de Jérusalem, la philosophie est piété, et ceux-là n’ont pas attendu le secours de Jérusalem pour commencer d’avance et continuer ensuite à combattre les monstruosités intellectuelles que la raison humaine a pu forger, et les monstres politiques qui ont pu en être ensuite générés. Les Noces auxquelles nous pensons sont un projet de telle sorte que l’époux veut son aimée, sans avoir véritablement besoin d’elle, et l’épouse tend à se refuser, pensant qu’elle se suffit. Nul n’a tout à fait tort en une telle affaire, et sans doute la nature est-elle ainsi faite. Mais alors, celui qui s’avise de régler ces noces doit au moins en tenir compte, afin que nul des prétendants, et personne parmi l’assistance ne puisse lui reprocher de n’en avoir fait qu’à sa tête.

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