Nous disons « contre les droits de l’homme », mais nous aurions pu dire « pour la justice », exprimant un double souhait, celui d’une meilleur compréhension de ce qu’est la justice et celui que soit constitué un régime juste. Ces titres ne sont pas des slogans, au contraire des fameux « droits de l’homme »; se dresser contre eux c’est se dresser contre un objet de bonne presse, mais cela ne fait pas pour autant de notre propos de la mauvaise presse. Nous n’entendons même pas critiquer l’idéologie des « droits de l’homme » car ce serait sans doute encore supposer que les dits « droits de l’homme » sont susceptibles d’une interprétation et d’un usage non-idéologique, et peut-être même, que ceux-ci soient intrinsèquement justes, bien que susceptibles d’une utilisation hors de propos, ou injuste. Nous entendons bien montrer que l’idée de « droits de l’homme » est d’une pensée fallacieuse, que leur reconnaissance publique et que leur usage politique sont tous deux caractéristiques d’un régime injuste. Ces opinions sont clairement contraires à celles qui dominent de nos jours à ce sujet. Les droits de l’homme ne semblent-ils pas être la garantie que la loi protège l’individu (et tout particulièrement, sa liberté) ? Et n’est-ce pas là ce en quoi consiste la justice ? Mieux: les droits de l’homme ne sont-ils pas un ultime rempart contre tout positivisme juridique ? Ceux-ci en effet, se laissent appréhender comme appartenant à l’homme par nature, et par conséquent, tout régime politique les reconnaissant accepte que les lois qu’il édicte en dépendent, en un sens. Et n’est-ce pas là ce que justice souhaite : ne pas être réduite aux seules lois politiques établies, aux seules lois humaines ?

Les « droits de l’homme » tels que proclamés à la Révolution Française sont un héritage, pense-t’on communément, de la pensée de Jean-Jacques Rousseau. Certes, mais il est alors au moins aussi important de signaler que la pensée du promeneur solitaire est elle-même tributaire de la pensée de John Locke (quoique la modifiant profondément). Et la pensée de John Locke lui-même s’enracine dans celle de Thomas Hobbes (quoique la modifiant substantiellement). Au reste, on se rendra facilement compte de l’importance de John Locke dans cette affaire, si l’on veut bien considérer que les Pères Fondateurs des Etats-Unis d’Amérique se sont contentés de la pensée de John Locke pour établir la leur, et que la constitution américaine, pour ne rien dire du régime américain contemporain, à tout à voir avec les « droits de l’homme », même si elle n’a pas jugé leur gravure dans le marbre républicain comme une action d’une importance capitale. Mais laissons tomber ces questions d’histoire politique, et concentrons-nous sur l’histoire de la philosophie politique. L’inventeur, au moins symbolique, de la notion de « droits de l’homme » est Thomas Hobbes. Penchons-nous sur les conditions de possibilité d’une telle notion, et nous verrons qu’elles sont déjà toutes chez lui, scrutons les textes, et nous en trouverons jusqu’à la formulation (et cela nous permettra de constater que cette notion et ses corollaires politiques ne sont pas du tout françaises, gravure dans le marbre républicain exceptée). Or si cette opinion se révélait vraie, nous serions en face d’un fait parlant : l’inventeur des « droits de l’homme » est aussi le premier apologiste du « Léviathan tout-puissant », auteur d’une pensée abolissant la distinction classique entre un régime tyrannique et un régime juste.

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La pensée politique de Thomas Hobbes se laisse résumer assez facilement. Les hommes vivent en communauté politique, soit: en société organisée et surtout, hiérarchisée. La philosophie politique se doit d’en chercher les causes, soit : d’en rendre raison, ou encore d’expliquer comment la vie politique a été possible. Au reste, la philosophie politique ainsi entendue, est une science politique : elle suit la méthode mathématique propre à la nouvelle science physique. Hobbes tente en philosophie politique, ce que Descartes essaie en métaphysique, ou en philosophie simpliciter. Son projet est donc, de donner les causes du fait de la vie politique. Sa pensée construit ainsi un modèle hypothétique suivant lequel les hommes sont passés de l’ « état de nature » à la vie politique (fait/conséquence). Un tel modèle sera encore celui de John Locke et de Jean-Jacques Rousseau. L’ « état de nature » ne fait l’objet d’aucune expérience, mais on peut néanmoins le décrire, car il est simplement l’inverse de la vie politique. La vie politique est communautaire, organisée, hiérarchisée, policée. L’ « état de nature » sera/était donc individualité, chaos, anarchie, sauvagerie. Plus radicalement parlant, l’ « état de nature » est l’état dans lequel l’individu n’est contraint par rien de politique : ni homme ni loi n’est en position de supériorité par rapport à lui, ou du moins, en position politique de supériorité. Rien dans l’ « état de nature » ne fait force de loi, et par conséquent, nul des individus vivant dans l’ « état de nature » n’est empêché d’agir à sa convenance. Les individus disposent donc de « droits » en ce sens qui chez Hobbes est aussi celui de la notion de « liberté ». Ces « droits » sont logiquement illimités en soi : Hobbes les collecte tous sous l’égide d’un seul, ainsi défini par la célèbre formule « jus omnia in omnium » [Le droit de tous sur tout]. Voilà le premier « droit de l’homme ». Dotés d’un tel « droit » (jus), ou d’une telle « liberté » (libertas), ou encore d’une telle « puissance » (potentia), les individus sont chacun un danger pour tous les autres et un danger réel, puisque précisément en réalité, nulle loi n’est agissante qui empêche réellement les actions individuelles. L’ « état de nature » est « la guerre de tous contre tous ». Ce point de la doctrine pour connu qu’il est, peut sembler proprement étonnant, c’est pourquoi il importe de l’analyser plus en profondeur. Hobbes pense « les choses humaines » à la manière de la nouvelle science physique ; une action humaine est un genre de mouvement, et le mouvement est pour ainsi dire, perpétuel par essence, empêché par accident; une bille en mouvement sur un plan serait demeurerait en mouvement si elle n’était freinée, puis stoppée par un jeu de ce qu’il convient désormais d’appeler des forces; le mouvement de la bille est lui-même l’extension d’une telle force; les actions humaines ne sont que des mécanismes de forces à l’œuvre; une action est dite libre si elle n’est pas entravée.

Les actions des hommes dans l’ « état de nature » ne sont pas entravées, si ce n’est par les forces de la nature, et la force pour ainsi dire naturelle des autres hommes; il en est de même de leurs actions que nous disons de nature morale. Mais l’ajout de ce terme ou de cette qualification nécessite quelques précisions supplémentaires. Hobbes reconnaît de la pertinence à cette qualification; sa pensée ne se situe pas tout à fait « par-delà le bien et le mal ». Les actions humaines dans l’ « état de nature » sont bien qualifiables moralement, mais même si elles étaient moralement répréhensibles, elles ne seraient pas imputables. Car pour qu’elles soient imputables, il faut bien qu’il y ait une loi qui les reconnaisse comme moralement répréhensibles. Or dans l’ « état de nature » ainsi conçu, point de loi. Est-ce à dire que l’ « état de nature » se situe en-deçà du bien et du mal ? Oui en un sens, car tout jugement moral est rétrospectif, puisque fait au regard d’une loi. Mais il s’agit là de loi politique, ou de loi humaine. N’y-a-t’il pas une « loi naturelle », à côté des lois humaines ? Hobbes accepte bien une telle notion de « loi naturelle », en l’assimilant à une « loi rationnelle ». Cette loi n’est pas proprement politique, puisqu’elle existe dans l’ « état de nature ». Hobbes en dénie l’efficacité dans l’ « état de nature »: la loi naturelle ou rationnelle est impropre à empêcher les actions humaines, car dans l’ « état de nature », les hommes sont mus principalement et généralement par leurs passion et non par leur raison. Il faut bien que la « loi naturelle » soit inefficace, sans quoi la vie politique serait inutile. Mais Hobbes donne un relief tout à fait particulier à cette inefficacité : elle est fondamentale et essentielle. Fondamentale en ce sens qu’elle est fondée en quelque sorte sur la nature fondamentalement passionnelle de l’homme. Essentielle en ce sens que son inefficacité lui vient du fait qu’elle ne contraint pas. En d’autres termes, si Hobbes ne nie pas expressément l’existence de la « loi naturelle », il la pense de telle sorte et dans un paradigme intellectuel tel qu’elle est perçue comme forcément inutile et vaine en soi. Et ce tant dans l’ « état de nature » que dans la vie politique. La notion de « loi naturelle » n’est chez Hobbes qu’une relique de doctrines plus anciennes et désormais inopérante. On n’a donc pas tout à fait tort de voir en Hobbes le père du positivisme juridique.

Quant à la question qui nous occupait, celle de la moralité des actions humaines dans l’ « état de nature », c’est la même question ! En un sens, Hobbes peut dire que celles de ces actions que nous jugeons moralement répréhensibles, le sont bien. Il n’y a qu’à se référer à la « loi naturelle » pour pouvoir en juger. Mais précisément, cette loi ne s’avère accessible à la raison d’une part seulement dans la mesure où les passions ne sont plus souveraines en l’homme, soit, évidemment dans la vie politique, par la force de la loi humaine, et d’autre part seulement dans la mesure où le passionnel plutôt que le rationnel est fondamental, en l’homme (nous avons dit que la « loi naturelle » est « loi rationnelle » chez Hobbes). S’il s’avérait que le passionnel  était le fondement de tout rationnel, l’homme pourrait-il réellement connaître la loi naturelle-rationnelle ? Or précisément, une analyse à peine plus poussée du système hobbesien montre bien le rôle fondamental du passionnel. Dans la pensée politique hypothético-déductive de Hobbes, le passage de l’ « état de nature » à la vie politique s’effectue en raison d’un calcul des différents individus, inventaire des dangers de la vie dans l’ « état de nature », et réflexion sur l’avantage à entrer dans la vie politique. La décision rationnelle des différents individus est cause de la vie politique. Le « contrat social » est élaboration rationnelle lui aussi : les individus n’ont d’autre moyen d’entrer en vie politique que de conférer leur droit fondamental, ou leur liberté totale, à un seul d’entre eux, celui-ci devenant ainsi le souverain. Car ce modèle est le seul pensable qui permette de faire cesser « la guerre de tous contre tous » (non sans conditions, et nous y reviendrons bientôt). Cependant, la raison de ce calcul est la peur. Le moteur du mouvement rationnel de chaque individu est une passion, en fait la passion fondamentale. Les individus n’entrent pas dans la vie politique par une « ruse de la raison », ils y entrent par une ruse de la passion, qui s’appelle raison. D’ailleurs, dans la vie politique, c’est encore la même peur qui garantit la sécurité de chacun et la paix pour tous. Mais la peur du souverain et de sa loi, non pas la peur des autres individus, désormais tous inoffensifs (ils ont en effet transféré par contrat leur puissance, leur droit à tout, leur liberté totale au souverain). La question se pose donc avec gravité : suivant cette doctrine, les hommes peuvent-ils saisir intellectuellement la loi rationnelle-naturelle ? La réponse peut être positive, à condition de penser que cette loi est toute entière, avec toute sa rationalité, en parfaite correspondance avec l’homme animé par la peur, dans toutes les expressions et les intensités de celle-ci. C’est à dire, à condition que cette loi soit en correspondance parfaite (pratique et rationnelle, dans sa réalisation comme dans son contenu) avec les exigences de cet espèce d’instinct de survie qu’est la peur. Ou encore, à condition que la loi rationnelle-naturelle soit elle-même l’expression parfaitement rationnelle de la meilleure technique (une pratique rationnelle) de survie. Nous voulons dire qu’une telle loi n’est connaissable qu’en l’état de vie politique, et en même temps, que son contenu est tel qu’il révèle la seule vérité morale: la « loi naturelle » de la survie. La loi naturelle-rationnelle ainsi comprise, c’est le « Puissant Léviathan » : soit la vie politique correspondant parfaitement aux exigences de l’instinct de survie, et apparaissant comme telle (du moins à qui a fait le plus profondément, l’expérience de la peur : Thomas Hobbes lui-même). La vérité morale, c’est qu’il n’y a pas de vérité morale. Il n’y a qu’une réalité humaine amorale dont le cours est justifiable d’une loi (humaine) de la nature (humaine), ainsi pensable de son origine à sa fin, en son fondement comme en son principe. Telle nous semble être la pensée politique de Thomas Hobbes, en définitive. Elle n’est peut-être pas neuve en son fond: déjà Protagoras disait que « l’homme est la mesure de toutes choses », mais cela dit, on conviendra aisément que la méthode ou mieux, la manière de Hobbes surtout, c’est à dire sa pensée, est terriblement nouvelle. La pensée politique de Thomas Hobbes est une geste particulièrement audacieuse.

(à suivre)

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