On pense désormais communément qu’un système à l’échelle mondiale est nécessaire en vue de répondre à tout problème politique, économique et juridique dont le monde est le théâtre. L’argument le plus général en faveur d’un tel projet s’énonce le plus souvent comme il suit : ces problèmes se posant désormais à l’échelle mondiale, leur solution ne peut se trouver qu’à l’échelle mondiale.

Mais on pourrait se demander si ces problèmes ont jamais été purement « locaux » ou « nationaux », dans « le monde d’avant ». Et ensuite, pourquoi pas, se demander si – mise à part l’apparence de logique – la conséquence suit nécessairement : ne se pourrait-il pas que des problèmes mondiaux trouvent leur solution « localement », ou à une plus large échelle, par coopération entre plusieurs entités « locales » ? Ne peut-il y avoir d’autres formes d’actions communes entres différentes communautés politiques que celles que décideraient une super-union de ces entités, un système mondial ? Ou, plus important: ne peut-on trouver de solutions aux problèmes humains, autre que celles qui émaneraient d’une entité placée au-dessus de leurs têtes ? Ne serait-il pas au moins aussi logique de penser que les problèmes « sociaux » (problèmes des différentes communautés politiques) doivent être résolus socialement (par une action politique propre aux gouvernements de chaque communauté politique) ?

Nous ne prétendrons pas répondre à ces questions hic et nunc. Politiquement parlant, et surtout par les temps qui courent, les questions sont ici au moins aussi importantes que les réponses, puisque le fait qu’elles se posent montrent que ceux qui s’attachent à créer une telle superstructure mondiale les ignorent sans doute. Et si nous étions à peine plus soupçonneux, nous irions même jusqu’à nous demander si leur désir de construire une telle superstructure ne prend pas en fait chez eux la place d’une pensée véritable.

Quoiqu’il en soit, il semble probable qu’un tel état mondial se constitue, et il nous semble qu’il y a de bonnes raisons de s’inquiéter de son établissement.

Tout d’abord, parce que le projet porte, comme Prométhée son rocher, un désir de réussite parfaite, un désir de réaliser une machine parfaite, qui résoudrait parfaitement les problèmes propres aux « choses humaines », et qu’il nous semble que le proverbe pourrait bien être vrai, qui dit que « le mieux est l’ennemi du bien ». Or dans cet état d’esprit, considérant que les problèmes humains sont essentiellement reliés à leur substrat humain, leur solution définitive, la meilleur des solutions, apparaît comme nécessairement encline à éliminer l’homme. Désir de perfection et logicisme n’ont-ils pas toujours tendu à annihiler l’humain des « choses humaines »?

Ensuite (et ce point est relié au premier), ce projet suppose que les moyens techniques (institutions, lois, systèmes ou mécanismes) sont la clef pour résoudre les problèmes humains, ou que les problèmes humains sont de ceux qui peuvent être résolus techniquement. Relisons Kant : les problèmes politiques ne sont que des questions techniques, l’action du gouvernement, la constitution des lois serait essentiellement la même, qu’elle s’applique à une société d’anges ou à une société d’hommes. On jugera par-là tout le relief à donner aux inquiétudes exprimées dans le premier point.

Enfin, constituer un Etat mondial est réduire plusieurs possibilités politiques en une seule et unique. Les hommes perdraient par-là toute autre possibilité de réaliser dans chaque communauté politique existante un régime juste, et d’y développer une bonne façon de penser. Désormais, tout dépendrait de la qualité du seul système établi, et il n’y a là que deux options, soit il est bon, soit il est mauvais, et dans ce dernier cas, nul n’échapperait à la catastrophe. Mais précisément -et considérant le premier et le deuxième point : un tel Etat avec tout ce qu’il implique pourrait-il se révéler bon pour les hommes, être réellement la solution aux problèmes humains? Il nous semble précisément qu’un tel système ne pourrait au mieux qu’être un bon système, loin de ce qu’en espèrent ses amants aveugles.

Mais nous avançons là ironiquement. Nous devrions donc nous demander à présent si Heidegger n’a pas raison, ou du moins, s’il n’y a pas quelque raison dans ses propos, lorsqu’il décrit une telle construction technique, l’Etat mondial, comme « la nuit de la pensée ». Cela comme une propédeutique à une réflexion plus profonde sur la nature des « choses humaines », le meilleur régime et le rôle de la philosophie dans l’accomplissement de la « destinée humaine ».

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