Le meilleur signe de ce nihilisme qui empreigne nos sociétés est le refus du conflit qui nous anime désormais. Nous préférons un consensus mou à un désaccord clair, la diplomatie à la bataille des idées, des accords boiteux à une sécession franche. Nous désavouons « la guerre » parce que nous ne croyons plus en rien.

La « guerre » dont il est ici question n’est pas seulement, ni essentiellement, ce qui nous fait tuer, mais ce qui met chacun de ses participants en condition de mort. Or comme le disait Saint-Exupéry, cet adversaire peu sophistiqué de tout nihilisme vulgaire, « ce pour quoi tu acceptes de mourir, c’est cela seul dont tu peux vivre ». La « guerre » ainsi conçue est motivée par sa fin, un idéal. (Il reste à définir cet idéal, et pour éviter définitivement tout nihilisme, encore faut-il que cet idéal soit bon, mais ce sont-là des problèmes philosophiques). Où cet idéal manque, il n’y a que deux alternatives possibles : la première, celle qui a déjà été signalée, à savoir, un vague et général pacifisme ; et la deuxième, la violence. Que veut-on dire par-là ? Une guerre sans véritable fin. Car une fin n’est certes pas la seule cause des conflits ou des guerres. Mais une guerre qui n’est pas orientée par une véritable fin (soit : un substitut de fin, une fin qui n’est autre que la trajectoire guerrière elle-même), n’est pas une manifestation de force dans la poursuite d’un objectif qui tienne à cœur, mais elle n’est plus qu’un déchainement de violence. Notre époque n’est si violente que parce qu’elle est nihiliste ; et pour la même raison, elle est si pacifiste. Le pacifisme et la violence sont la face et le revers de la même médaille nihiliste. Il n’y a rien de plus contraire à la force et à la paix. Où les romains disaient et agissaient en conformité à la règle « si tu veux la paix, prépare la guerre », nous nous agitons indéfiniment et sans penser, « faisant la guerre pour faire la paix ». Guerre aux critiques du nihilisme ambiant, ces empêcheurs de tourner en rond ! Guerre au terrorisme, cet empêcheur de jouir en paix ! Guerre au mal, guerre aux mauvais ! Tout cela peut sembler n’être que de l’enfantillage, mais il s’agit d’un enfantillage meurtrier, celui d’une civilisation à la fois homicide et moribonde.

Si le refus de tout conflit particulier est le signe du nihilisme, la violence généralisée en est une conséquence. Il est grand temps de sortir de ce paradigme. Si en définitive, cette sortie ne peut-être que l’œuvre de la philosophie, ce n’est pas dire que celle-ci doive en être le point de départ. Il suffit au contraire, pour commencer, de mettre en œuvre la vertu de prudence, dont parlait Aristote, la vertu pratique par excellence : l’art de réfléchir avant d’agir. Qu’en définitive, cet art requière la philosophie n’est que dire que cette première étape en vue de la sortie du nihilisme n’est pas la dernière. Or c’est précisément lorsque nous ne savons pas véritablement quelle est la solution à un problème que nous devons urgemment nous efforcer de la découvrir. Et nul homme prudent ne pourrait dire que puisque nous ne la connaissons pas dès-maintenant, il est inutile de se mettre à sa recherche. En bref –mais dans une formule condensée : il nous suffit d’être homme.

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