La maladie de notre temps est l’indifférence, qui semble être aussi bien le contraire de la différence que celui de l’amour (éros). Il me semble que le premier sens est la justification du deuxième, dans la pensée commune. De fausses questions (et véritables affirmations au fond) comme celle-ci sont comme le symptôme de cette maladie : A quoi bon rechercher la vérité  s’il n’y a que des opinions qui toutes se valent ?

Nous sommes dans un univers radicalement anti-platonicien, ou plutôt, nous sommes dans l’univers que Platon rejetait de toutes ses forces littéraires, après que Socrate l’ait appréhendé de toute la hauteur de son intelligence. Où le Principe est tombé dans l’oubli, où l’on ne croit plus en la formule allégorique « Dieu est la mesure de toutes choses » (Les Lois), on finit par se résigner à l’incantation morbide de Protagoras « L’homme est la mesure de toutes les choses » (Théétète). C’est à l’aune du vrai que l’on peut mesurer la valeur des opinions ; à l’aune du bien que l’on peut mesurer la valeur d’une vie, à l’aune du beau que l’on peut mesurer l’amour. Bref, c’est à l’aune de l’être dévoilé, que tout s’éclaire.

Mais l’indifférence se moque bien de cette pensée. Elle croit savoir que rien de tout cela n’est valable, puisque dit-elle, tout revient au même. Il n’y a pas de différence, donc pas de hiérarchies, et surtout pas de Principe. Il n’y a donc rien qui mérite notre attention, rien qui ne l’attire. L’indifférence est un refus : un refus de voir les choses, refus qui s’exprime positivement dans ce curieux jugement : « il n’y a pas ». Le réalisme de la pensée antique repose exactement sur le jugement contraire : « il y a » et cela est tel que tout ne revient pas au même (la pluralité des choses qui sont vues implique la reconnaissance de la différence, la pluralité de leurs rapports force à voir de la hiérarchie, et la saisie de leur ordre, à découvrir d’un Principe). L’indifférence est dès le départ, en même temps qu’un refus de voir les choses, un égocentrisme catégorique, qui mesure tout à soi : mon opinion est la mesure de ce qui est et de ce qui n’est pas : mon opinion est ainsi la mesure de la vérité, et le Principe, c’est moi. (Après la démocratie vient la tyrannie, dit Socrate effectuant le récit de la genèse des différents types de régimes, l’un à partir de l’autre, dans la République).

Et c’est là que l’indifférence se révèle pleinement : son caractère négatif est en même temps plein d’une dimension positive. Tout ne revient pas au même, puisque mon opinion vaut, que mon comportement est bon. Il y a bien de ce point de vue, un critère qui permet de mesurer. Mais ce critère n’est pas perçu comme extérieur à moi. L’indifférence n’est donc pas le contraire d’éros, elle est son plus bas degré. Celui dans lequel il n’a d’autre objet que son propre substrat : le plus pauvre éros est ce manque de tout le reste. L’indifférence n’est pas non plus le contraire de la différence, puisqu’elle en revient à distinguer si fortement entre moi et le reste. Elle est le sentiment de la différence le plus exacerbé, caché sous ce masque rationnel justifiant : l’égalitarisme. L’indifférence est mensonge, impiété, et désordre (où l’inférieur soumet le supérieur par nature, ce qui est rendu possible par la négation de la nature : « il n’y a pas »).

Si l’indifférence n’était qu’une « tournure d’esprit » communément répandue, il n’y aurait pas grande raison de s’en inquiéter. Mais selon la nature des choses, vu le caractère politique de l’homme, l’indifférence est un régime. Le régime qui rivalise avec la cité parfaite, celle où la philosophie règne ; le régime antagoniste qui la persécute. L’indifférence a tué Socrate, l’homme érotique par excellence, et il a fallu à Platon tout son talent littéraire pour lui éviter de subir le même sort. Il nous faudrait désormais les qualités des deux pour nous permettre de sortir de cette véritable tyrannie d’allure démocratique qu’est le régime de l’indifférence.

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