On entend de plus en plus souvent dire qu’ « il ne faut pas généraliser », ni « essentialiser ».

Chacun conçoit fort bien qu’il y a des « généralisations » ou des « essentialisations » abusives. Mais alors, il faut bien poser qu’il y en ait de saines, autrement comment les autres pourraient-elles êtres dites abusives ?

S’il y en a de saines, comment se justifient-elles ?

Mais ce n’est pas là le problème de l’opinion courante. Celle-ci entend en fait poser qu’il n’y a pas de « généralisation » ni d’ « essentialisation » justes.

La seule justification d’une telle position consiste à dire que la réalité n’admet pas de tels procédés de l’esprit. Ce qui revient à dire que la réalité n’est aucunement constituée de « genres » ou d’ « essences », ou encore, que ces concepts ne sont rien de plus que des concepts.

La force d’une telle opinion réside en ce qu’elle a d’évident : on ne fait pas l’expérience directe d’un genre ou d’une essence. Mais en même temps, elle implique un décret concernant la réalité : que rien n’est réel que ce qui est directement expérimenté, soit : par les sens. Comme dans le Sophiste de Platon, les opposants des « Amis des Formes » sont bien les « Amis de la Terre ».

Et si cette opposition était encore plus prétentieuse, moins réaliste que celle de ceux qui voudraient conférer pleine réalité aux genres et aux essences ?

Si sa prétention consiste en ce qu’elle décrète la réalité au moins autant qu’elle l’expérimente, une position non prétentieuse serait celle qui ne décrète rien, et laisse place à l’expérience entendue en un sens non restrictif (expérience qui ressort de tout mon être, et non seulement d’une partie de celui-ci ; expérience qui n’est pas seulement le fait de tout mon être, mais aussi bien du réel lui-même). Si son ir-réalisme consiste en ce qu’elle va d’une conception de la réalité vers la réalité elle-même, le réalisme consisterait en une méthode inverse, soit non pas un méthodisme, mais un réalisme méthodique.

Mais pour être à la fois, ni prétentieuse, ni irréaliste en ces sens, cette position littéralement « paradoxale » se devrait d’être décrite comme celle qui pose le réel comme principe. Ce faisant, elle cesse de considérer l’opposition entre ce que la philosophie moderne a fini par appeler « le sujet » et « l’objet ». Tous deux ne sont-ils pas réels ? Ou pour le dire mieux, le réel ne les inclut elle pas tous deux ? Etre connu, ou être connaissant, sont toujours de l’être. [Car l’opposition entre « sujet » et « objet » oblige d’emblée à considérer que la réalité est du côté de l’ « objet », et que l’appréhension de la réalité est le fait du « sujet » ; d’où son « méthodisme »].

Partant de là, voyant dans ce qui est (dont l’être connaissant fait partie), le principe de la connaissance (et jamais l’inverse), nous nous empêchons tout décret concernant le réel : celui-ci se justifie tout seul (il est une évidence, au-delà de toute démonstration, et conditionnant toute démonstration), et justifie ou non toute compréhension que nous pouvons en avoir.

Si nous reprenons notre question de départ, celle-ci est ainsi devenue celle de la justification de toute « généralisation » ou « essentialisation ». Une première partie de réponse consisterait à dire, ou relever le fait que l’intellect fonctionne réellement ainsi, qu’il généralise et essentialise. Mais que devient alors la distinction entre celles saines et celles abusives ? Une deuxième consisterait à dire que celles saines sont conformes à ce qui est, et les autres non. Il suffirait ici de ne pas négliger que le réel a suffisamment d’ordre pour que la notion de « genre » soit plus qu’un concept, mais une nécessité conceptuelle tirant sa nécessité de cet ordre-même. Ou de même, que la réalité a assez de consistance pour que l’on puisse parler de substance ou d’essence, avec la même nécessité. Bref, une « généralisation » ou une « essentialisation » saines le seraient parce qu’on pourrait les dire « cum fundamento in re ».

Mais ce ne serait pas aller au fond de la question, car on pourrait encore nous reprocher la même prétention qu’à nos adversaires, celle de « décréter ce qui est réel ou non ». Cependant, il faut bien faire attention à ce que ce reproche signifie. S’il veut signifier un méthodisme de notre part, ce reproche est vain, car nous faisons appel à l’évidence. Si ce reproche signifie que nous posons une réalité-telle (considérant la première et/ou la deuxième partie de la réponse), cela est exact. Mais au moins, devrait-on nous concéder à nouveau, que celle réalité-telle fait chez nous l’objet de l’évidence, non pas d’un méthodisme inavoué (même si elle laisse place à une méthode, une fois l’évidence re-connue). Mais il y a un point que ce reproche manquerait, qui nous semble-t-il, est capital quant à la question, et peut-être même quant à toute question. C’est que cette réalité-telle est chez nous justifiée par le réel lui-même, nous voulons dire: par l’être-là de ce qui est. Car c’est parce que ce qui est est qu’il peut y avoir du tel. L’évidence première est celle de l’existence de ce qui est, non pas de l’être-tel qui s’y trouve.

Ainsi nous ne décrétons pas ce qu’est la réalité, d’emblée, et ne déduisons pas son existence de son essence.  Nous ne faisons rien de plus que de ne pas ignorer l’existence de ce qui est, et par-là et en même temps, de ne pas nous empêcher de le voir tel. Or nous semble-t-il, c’est là aussi ce qui rend la question et le discours possible. C’est parce qu’il y a de l’être, et d’une certaine façon, qu’il peut (et doit), y avoir un discours à son sujet. Ce discours d’être-tel à être-tel, repose en définitive sur l’être-là ; c’est un discours sur l’être, mais parce qu’il est un discours dans l’être.

Nos adversaires qui voilent le réel par leur méthodisme, se rendent peut-être une authentique « vie de l’esprit » impossible. Car si la « vie de l’esprit » consiste à « s’approprier » le réel, elle ne peut l’ignorer même partiellement, pour être pleine et entière. A chaque fois qu’elle décrète la réalité (en un quelconque des sens que nous avons dégagés), elle se met elle-même en danger. Et d’autant plus qu’elle ne semble pas en avoir conscience : est-il encore possible de faire la différence entre être-tel et être-là lorsque l’on oppose le « sujet » et l’objet », de la voir entre la réalité et le discours dont elle est l’objet ? N’y a-t’il pas là au contraire, dès le début, une ignorance de cette différence, dans la mesure où la reconnaissance de cette différence dépend de l’évidence de l’existence de ce qui est, évidence que précisément nos adversaire nient implicitement ? « Qui ne distingue pas, confond ». Le paradoxe ici serait que pour pouvoir distinguer, il faudrait précisément ne pas séparer d’emblée. Et la seule façon de ne pas séparer d’emblée est de reconnaître ce qui est comme l’évidence première.

Mais revenons à la question qui nous occupe. C’est n’est précisément que lorsqu’on fait du réel, de l’être, le principe, que l’on est à même de justifier des « « généralisations » et des « essentialisations », c’est-à-dire de les justifier comme telles, et de justifier leurs expressions saines (autant dire, de justifier une authentique vie de l’esprit). Car autrement, toutes finissent bien par sembler abusives, et le discours méthodique qui les condamnaient, par s’enfermer dans un silence aussi éternel que la matière-chaos (chora) dont parle Timée dans le dialogue éponyme de Platon, celle qui préexiste à son in-formation par le démiurge.

L’homme n’est pas la mesure de toutes choses.

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