L’usage consistant à voir de l’ « extrême » partout, à abuser du superlatif, usage devenu commun à la plupart des journalistes et des soi-disant « intellectuels » avant que de créer une pensée publique, est un signe (de plus) de notre actuelle impuissance à penser.

Tel programme n’est plus libéral, il est désormais « ultra-libéral ». Untel n’est plus de gauche, il est « d’extrême gauche ». Etc. Par cette surenchère journalistique, créant ce qu’il m’amuse d’appeler « de l’inflation conceptuelle », la valeur du produit vendu augmente, mais cette valeur s’apprécie désormais en monnaie de singe.

Je ne veux pas tellement dire par-là que les dits-intellectuels prouvent ainsi le vaste vide qui leur tient lieu de pensée ordonnée. Il n’est pas besoin d’avoir lu beaucoup de grands auteurs pour pouvoir en être convaincu ; il suffit tout simplement de ne jamais avoir considérés nos pisse-copies officiels comme la mesure de la pensée. Non. Je veux dire que « l’inflation conceptuelle » (ou « l’hyper-inflation » conceptuelle, allons-y gaiement !) est le signe que ceux qui la créent, mais aussi que ceux qui la reproduisent, ne comprennent tout simplement pas la valeur ou le sens des mots qu’ils devraient utiliser au lieu de ceux qu’ils font leur, et nous force à faire nôtres. « Mal nommer les choses, disait Camus, c’est ajouter au malheur du monde ». Si un seul des ânes diplômés qui nous servent de penseurs savait de quoi il retourne, s’il avait mesuré la force des idées qui se concentre dans les concepts normalement employés pour les exprimer, il pourrait se les approprier et les employer. Tout simplement. Et de ce point de vue, le malheur n’est pas que nous n’ayons pas tous les connaissances et l’intellectualité nécessaire pour chacun puisse faire ce travail –cela est normal, sans doute inévitable. Le malheur est que nous soyons forcés d’en avoir une connaissance minable du fait d’individus qu’une instruction publique qui prendrait son rôle au sérieux réclamerait de re-scolariser d’urgence, plutôt que de les laisser manipuler des idées qu’ils ne comprennent manifestement pas.

Il y a plus, pire. L’ « inflation conceptuelle » dont je parle suppose précisément que les idées sont quantifiables, objets de plus ou de moins. Comme si l’on pouvait être plus ou moins libéral, plus ou moins raciste, plus ou moins réactionnaire ! Alors qu’à l’évidence, on l’est ou on ne l’est pas. Sous la plume de nos ultra-journalistes, ou entre les lignes de leurs petits papiers, exit la non-contradiction, critère minimal de la pensée ordonnée ! Bienvenue pensée compromise ! Bienvenu idéal global de consensus vague pour un vide d’idées véritables ! Le vrai, le bien pensé apparaît désormais comme étant le « milieu » de deux « extrêmes », ou le compromis mou de deux idées contradictoires, antagonistes même. Au reste, la réalité politique a dépassé la fiction journalistique depuis longtemps sur ce point : nous avons désormais la joie (Au public : « Montrez de l’enthousiasme, bordel ! »), d’être gouvernés par des libéro-socialistes, progressisto-conservateurs (etc. : ajoutez toutes les contradictions idéologiques auxquelles vous pensez, je vous garantis qu’elles y sont toutes), ayant à charge de réaliser un grand projet contradictoire.

Cap sur le grand rien !

Mais attention…modérément ! Même dans l’action, il ne faut pas être extrémiste : allons à l’abysse, à grand renfort de bêtise journalistique, mais allons-y lentement !

Il est grand temps de se débarrasser de l’ultra-bêtise régnante. Ou alors nous n’aurons à nous plaindre qu’à nous de notre propre impuissance intellectuelle et politique.

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