Je tiens la thèse suivante, que le progressisme n’est qu’un conservatisme subtil. D’abord, car si le progressiste rêve du futur, ce n’est qu’en fonction du présent. Mais jusque-là, dirait-on, telle est l’humaine condition. Mais encore, parce que sa définition du progrès, c’est-à-dire, du « mieux » ou du « meilleur » par rapport au présent est tout à fait dépendante du présent. Elle n’est jamais la description de l’ordre juste, qui serait meilleur que tout ordre injuste (dont à ce stade, certes, il resterait à examiner les nécessaires caractéristiques). Car le progressisme serait alors un conservatisme intemporel, à la manière de la philosophie politique antique. Or précisément, c’est exactement ce paradigme intellectuel que refuse le progressisme, est son nom en est le signe, niant intrinsèquement l’existence d’un tel ordre des choses atemporel.

Ce présent qui est la condition sine qua non de toute pensée politique en tant qu’il est son milieu originel, est aussi donc bien et malheureusement pour le progressisme, le seul ressort de toutes ses constructions intellectuelles. C’est-à-dire ou cela revient à dire que le progressisme n’a jamais pu être une véritable pensée. Au mieux, il n’a jamais été que mouvement. Mais un mouvement qui n’est dirigé par rien, et surtout, qui n’a aucune direction intelligible. A l’image du slogan de campagne d’Hillary Clinton de 2008, “I’m in it to win it”, qui nous faisait à bon droit nous demander si le but de l’action politique, et de sa trajectoire politique elle-même n’était pas la trajectoire elle-même.

Pour le progressiste, avancer, c’est mieux faire. En définitive, le progressisme est bien obligé d’avouer que le seul sens qu’il puisse reconnaître au terme « progrès » ne peut être que l’être du mouvement qui « y » conduit. Le progressisme est un nihilisme. Et l’on peut ainsi gravement constater que toute avancée du progressisme a été une marche vers l’abîme. Mais encore faut-il ajouter que le mouvement du progressisme est une marche à reculons en ce sens que le progressisme, vu ce qu’il vient d’en être dit, s’attache plus à défaire le présent qu’à faire advenir. En ce sens, le progressisme est un conservatisme : il n’agit qu’à présent. Et son rêve d’un élégant mouvement en avant se révèle n’être que le fantasme de qui n’est capable que d’une disgracieuse chute sur soi-même.

Pour ne pas être le conservatisme de l’ordre des choses atemporel, le progressisme se condamne à n’être qu’une caricature de pensée et d’action politique, de mouvement vers le bien, d’amélioration du présent. En définitive, il ne sera que le lit du plus abominable des conservatismes, à savoir celui qui nous répète que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes en dépit de toute pensée authentique, comme du plus élémentaire bon sens.

Tout cela pourrait encore être dit plus simplement. Le paradoxe de l’époque présente est que la révolution ne peut se faire que contre les présents révolutionnaires, vu que ceux-ci ne sont que des réminiscences de l’ordre établi. Le philosophe le fera en détectant présentement l’éternel dans le présent, et l’homme politique, en s’assurant que le futur soit davantage que le présent, à l’image de l’éternité.

Il est du devoir des hommes libres de clamer haut et fort que le roi est nu. Et il n’en faut pas plus pour détrôner la religion progressiste, car comme toute illusion, son empire ne tient qu’à ce que nous en sommes les victimes inconscientes.

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