A l’époque de la recherche perpétuelle du « fun », on serait tenté de penser qu’une authentique vie spirituelle s’exprimerait nécessairement par la tristesse.

En tout cas, toute tristesse semble interdite par une règle tacite, vu que celle-ci entre en contradiction avec la « valeur » et la « norme » dominante, vu que celle-ci empêche le règne du « fun » de s’établir définitivement. Ici, on s’esclaffe, défense de gâter notre plaisir !

Le pire dans cette situation étant, que celui qui ne partage pas cet état d’esprit n’est pas pour autant dispensé de faire « bonne figure », soit, de simuler un éclat de rire aussi constant que bête. Or cette attitude nécessite une force qui ne peut que provenir d’une vie spirituelle profonde, ce qui précisément est extrêmement difficile dans une telle culture du « fun ». Il faut d’autant plus d’intelligence et de raffinement lorsqu’on se trouve immergé dans la bêtise et la vulgarité.

Mais, quoi que les actions des uns supposent, et quoi que la situation semble signaler à l’observateur attentif, la tristesse n’est pourtant certainement pas l’expression authentique (ni suffisante) d’une vie spirituelle profonde, bien au contraire. La recherche perpétuelle du « fun » est l’indice d’une tristesse profonde animant ceux qui la mettent en pratique. C’est parce qu’ils ne la vivent que trop, qu’ils tentent de la fuir à n’importe quel prix. Et à l’inverse ceux qui ne la fuient pas sont animés d’une joie plus profonde que leur tristesse, d’une joie qui n’abolit pas la tristesse, ne cherche pas à l’abolir parce qu’elle n’a pas à l’être. « L’homme est un animal inconsolable et gai », disait Jean Anouilh.

A la vie de fun, fonctionnant selon le principe du tonneau des Danaïdes, s’oppose ainsi la vie spirituelle. A l’état d’esprit de nos clowns tristes, s’oppose celui de l’homme en tant que tel, dont l’authenticité est faite de joie, avant tout. Cette joie ne peut pas être indéfectible, vu que la nature humaine dont elle dépend, et la « condition humaine » dans laquelle elle est prise ne sont pas indéfectibles. A mesure que ces deux données se rapprochent de la perfection, notre joie s’accroît (et on mesure par-là le peu de joie qu’il peut y avoir chez ceux qui cherchent le « fun » à tout prix…). Car en définitive, de ce point de vue, la joie dépend de notre saisie et partant, de notre recherche du bien, c’est-à-dire précisément, ce en quoi consiste la vie spirituelle.

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